Saint Christophe et Anubis, figures de passeurs 8/14
« Je suis fils de la Terre et du Ciel étoilé… ». Voici un exemple de messages que nos anciens laissaient sur les fameuses « Lamelles d’Or ». Nous sommes alors au VIIIème siècle av. J.-C., sur les bords de la Méditerranée, et les rituels funéraires de cette époque suivaient la tradition orphico-pythagoricienne. Ce message n’a rien d’anodin : il était destiné à être lu, par le défunt, au Gardien du Seuil, lors de son arrivée au Royaume d’Hadès. Une sorte d’« aide-mémoire », pour l’au-delà, et qui devait aider le défunt à répondre à cette ultime et importante question, posée par le Daïmon : « dis-moi qui tu es, en vérité ».
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Une question qui parait simple en apparence, mais qui soulève trois axes, trois piliers fondamentaux, si on la replace dans le contexte de l’Initiation et de la Transformation*.


Un exposé qui analyse les liens entre l’Âme et le Principe conscient : à la lumière du Soi, si cher à Jung, ainsi que du Bardo Thödol…
Le premier pilier évoqué ici par Françoise Bonardel est celui de la Mémoire. Comment « la déesse de la mémoire », Mnémosyne, permet d’éviter cet oubli, cet écueil symbolisé par le fleuve Léthé.
Le second pilier porte sur la question de l’identité : éviter cette confusion d’identification (si présente actuellement ! NDLR) entre le Moi et le Soi. Une méprise « conduisant à l’autoérotisme du Moi ». Françoise Bonardel emprunte ici l’expression d’une « dialectique périlleuse entre le Moi et le Soi », à l’instar du célèbre ouvrage de Jung « La dialectique du moi et de l’inconscient ».
Se souvenir de sa véritable identité
Le troisième pilier de son intervention évoque ce changement de perspective, nécessaire pour répondre avec justesse à cette question.
A travers l’exemple de Saint Christophe, ce géant qui porta Jésus, enfant, sur ses épaules, et « failli sombrer dans les eaux jusqu’à ce qu’il prenne conscience du sens de sa mission, et de la nature de cet enfant, qui était sur ses épaules », Françoise Bonardel nous invite à interroger l’évolution de ce gentil géant dont le souhait initial était de servir le maitre le plus puissant du monde.
Elle analysera les grandes lignes de la personnalité de ce géant « avant » ce transport, et celui qu’il est devenu « après ». Et pour elle de nous rappeler « dans cette formidable légende, on n’a retenu que la phase intermédiaire - le transport à travers le fleuve - mais on a mis de côté ce qui précède et ce qui suit ! »
Un homme, Saint Christophe (« Khristos-phorein » = « Christ-porter »), qui est parvenu à se libérer de son animalité (et de sa tête de chien, d’où le rapprochement symbolique avec Anubis) : transmuter sa force brutale en force spirituelle…
------------------
* Pour rappel, films déjà disponibles du séminaire de Vézelay « Initiation, transmission, rites de passage et figures de passeurs de l’Antiquité à nos jours » :
Volet 1 : Initiation, transmission, transformation : introduction au séminaire de Vézelay
Volet 2 : L'initiation, une transformation intérieure sélective, ou élective ?
Volet 3 : Le voyage initiatique, une quête vers son Orient intérieur
volet 4 : Prolégomènes à la vie divine
volet 5 : Qu’est-ce qu’une Initiation traditionnelle ?
volet 6 : Mithra, un lien secret avec le Soleil
volet 7 : Hermès et Thot comme figures de passeurs
volet 8 : Anubis et Saint Christophe, figures de passeurs
volet 9 : La dialectique du Héros et de l’Initié - (Les épreuves 1/2)
volet 10 : Les Hymnes Homériques à Déméter, archétype de l’Initiation - (Les épreuves 2/2)
volet 11 : Gratitude (et ingratitude) des Grecs à l’endroit des Egyptiens - (Tradition et Transmission 1/2)
volet 12 : Gratitude et ingratitude des chrétiens à l’égard des gnostiques, et des païens - (Tradition et Transmission 2/2)
volet 13 : L’art de la rectitude par le discernement du Cœur - (Transformation 1/2)
volet 14 : La métamorphose de l’homme par le non-agir et l’observation de l’ordre cosmique - (Transformation 2/2)
Remerciements à Lorant et Francette Hécquet (librairie L’Or des Etoiles de Vézelay) pour leur accueil et organisation.
Extrait de la vidéo
La deuxième figure de passeur que je voulais évoquer, c'est celle de saint Christophe. C'est une des plus populaires et certains commentateurs n'ont pas manqué d'observer que dans ses fonctions de passeur, saint Christophe avait des points communs avec Anubis, l'embaumeur, celui qui va accompagner en tant qu'embaumeur la dépouille du défunt ou de la défunte dans l'Egypte ancienne. Mais sachant que Thoth n'est jamais loin, entre Anubis et Osiris, Thoth est toujours là, très présent, n'est-ce pas ?
Et donc saint Christophe présente des traits communs à la fois avec Hermès et avec Anubis. Certains d'entre vous savent peut-être que je projette d'écrire un ouvrage sur la légende de saint Christophe, qui est une légende non seulement très abondante, il y a énormément d'iconographies, plus complexes qu'on ne voudrait le penser. Pourquoi ? Parce que de cette légende, on a retenu essentiellement la phase intermédiaire, au point qu'on finit par croire que la légende se limite à ça.
La phase intermédiaire, c'est-à-dire la phase du passage. Lorsque saint Christophe met l'enfant sur son dos, cet enfant qui l'a interpellé dans la nuit, alors que lui-même s'est réfugié au bord du fleuve vers la cabane de l'ermite, n'est-ce pas, et dont il va découvrir qu'il est le Christ. Donc on a retenu cette phase, sur laquelle je vais revenir, mais on a mis de côté ce qui précède et ce qui suit.
Or, ce qui précède, c'est la première vie de saint Christophe, quand il était encore ce géant à tête de chien. C'est une légende qui a probablement pour origine la Syrie, en tout cas le Moyen-Orient, qui est encore très présente dans l'Église orthodoxe, où on voit des représentations de saint Christophe à tête de chien. C'était déjà un géant colossal, par sa taille, par sa force, et aussi par sa, on pourrait dire, une certaine bestialité.
C'était un être qu'on peut dire spirituellement encore mal dégrossi, mais qui néanmoins avait en lui une sorte d'étincelle de lumière, puisqu'il avait décidé qu'il se mettrait au service du roi le plus puissant de la terre. Et désormais, dans sa bonne tête de chien, eh bien, il cherche le roi le plus puissant de la terre. Et il va donc servir successivement un roi qui va le décevoir, parce qu'il va s'apercevoir qu'il n'est pas le plus puissant de la terre, et il va servir aussi le diable.
Et quand il va s'apercevoir que le diable est effrayé devant la croix, n'est-ce pas, et qu'il se signe parce que la croix lui fait peur, eh bien, il va se dire je n'ai pas encore trouvé le roi le plus puissant de la terre. Et c'est cela qui va le conduire à partir, à quitter donc cet Orient ancien où il est né, et à se mettre en marche, en quête du roi le plus puissant de la terre, jusqu'au moment où il arrive vers un cours d'eau, il voit un ermite, et cet ermite lui offre l'hospitalité.
Celui qui n'est pas encore saint Christophe lui propose ses services, en dédommagement en quelque sorte de son hospitalité, et toujours dans cet esprit de servir, servir ce qui est plus grand, ce qui est le plus grand au monde, eh bien, en attendant de trouver, c'est au moins se servir de sa force physique pour passer des gens d'une rive à l'autre. Alors, quand s'est-il vraiment converti ? Les versions varient.
En tout cas, il est certain qu'à partir du moment où il endosse ce rôle de passeur, toujours dans cet esprit de servir, de service, et en attendant de rencontrer le roi le plus puissant de la terre, eh bien, on peut dire qu'il est déjà devenu chrétien même sans le savoir, et c'est là d'ailleurs où on voit le changement iconographique, c'est-à-dire qu'il n'est plus représenté avec une tête de chien, mais avec la physionomie d'un bon géant.
Ça, ça varie selon l'iconographie bien sûr. Donc, la phase cruciale de cette légende, c'est ce que nous raconte donc Jacques de Voragine, qui est la référence en la matière, eh bien, c'est le moment où donc il va entendre cette voix dans la nuit qui l'appelle et qui lui demande de le faire passer. Il découvre que c'est la voix d'un jeune enfant et qu'il va charger sur ses épaules donc, et s'engager comme il l'a fait déjà mille fois dans une traversée, jusqu'au moment où l'enfant se met à peser tellement lourd sur ses épaules qu'il commence, qu'il se demande s'ils ne vont pas sombrer tous les deux.
Et c'est là où s'opère, je dirais, la phase cruciale de cette traversée, de ce passage, c'est qu'à partir du moment où il prend conscience qu'il est en train de passer le Christ, et avec le Christ, le monde, c'est ce que vous voyez sur l'image qu'on a choisie de Saint Christophe de Basle, qui est probablement un des plus beaux qui existe, eh bien, on voit bien que quand Saint Christophe réalise qui il passe sur ses épaules et qu'il est en train de porter le monde en fait, eh bien, curieusement, c'est là où il retrouve l'équilibre.
Ça veut dire en fait que c'est quand il réalise qu'enfin, il serre le roi le plus puissant du monde, eh bien, c'est là où il retrouve son point d'équilibre. Tant qu'il a passé ce voyageur incognito, n'est-ce pas, et qu'il ne sentait plus que le poids, et là il y a un retournement qui se fait, et ils arrivent sains et saufs sur l'autre rive. Et ça, c'est un mystère. Ça, on est, je dirais, même au cœur du mystère, qu'on peut bien dire initiatique.
C'est tout d'un coup ce renversement de perspective qui fait que quand enfin il accomplit en toute conscience sa mission, l'enfant ne pèse plus que comme un poids plume. Et c'est exactement l'inverse du mythe d'Atlas. Atlas, c'est ce titan qui a engagé avec les dieux une bagarre sans merci, parce que vous savez qu'à l'origine, avant le règne des Olympiens,