L’incommensurable, une leçon de musique
Dominique Bertrand est un observateur des lois de la résonance et des effets psycho acoustiques à travers différentes traditions : sibériennes, mongoles, mexicaines et japonaises. Sa pratique du chant des harmoniques s’appuie sur ces traditions, mais il a ajouté un plus à sa quête de diffraction de la voix humaine, à l’image de la lumière : la flûte japonaise shakuhachi.
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Au long de cet entretien avec Florence Quentin, il ponctue son propos par le jeu de l’instrument…. et la vibration qu’il en obtient nous parle d’elle-même. Il démontre qu’un son contient d’autres notes que l’on n’entend pas. Aussi le chant des harmoniques s’enracine-t-il dans le chamanisme et permet-il de percevoir des tons au-delà des tons, à la ressemblance d’Orphée qui ouvre les portes des esprits et des cœurs...


Comment faire ? Ecouter, écouter la diffraction, écouter la musique des sphères, écouter l’intelligence de l’Univers... Pour Dominique Bertrand cette écoute a non seulement une valeur initiatique mais aussi, et SURTOUT : une valeur thérapeutique.
Dominique Bertrand travaille avec le compositeur Alain Kremski qui crée de la polyphonie harmonique et joue avec des bols tibétains. Interpréter une oeuvre en duo dans un haut-lieu sacré, shakuhachi et bols tibétains, constitue un phénomène de résonances inouï.


Si la flûte japonaise n’était autorisée que pour certains moines zen au 17ème siècle, aujourd’hui, après trois siècles d’élaboration, elle peut conduire à l’Eveil, à l’égal des Sutras. Sa subtilité rejoint celle de la calligraphie, du tir à l’arc, et de certains arts martiaux.
L’orateur va donc insister sur le fait que cette musique n’est pas simplement pour emplir le vide mais pour éveiller la conscience, écouter notre silence intérieur, aller vers la transparence et l’incommensurable.
Un programme et une invite que Dominique Bertrand nous rend accessibles tant par son discours que par ses chants et par les infinies vibrations de sa flûte….
Extrait de la vidéo
Dominique Bertrand, bonjour. Vous êtes musicien voyageur et écrivain. Vous explorez les lois de la résonance et les effets psycho-acoustiques dans plusieurs domaines de recherche. Vous avez aussi croisé lors de votre vie des traditions très diverses, celles de l'Inde, du Tibet mais aussi la Kabbale, le chamanisme mexicain.
J'ai vu aussi que vous aviez travaillé sur les musiques médiévales, les troubadours du Chinamor. Et vous avez aussi pratiqué le luth, mais vous ne le pratiquez plus. Et surtout aujourd'hui, votre instrument de prédilection, la lutte shakuhachi de Japon. Vous allez nous en faire entendre.
Et également quelque chose de très intéressant qu'on connaît moins bien, la technique du chant des harmoniques qui se pratique je crois dans différents pays comme la Sibérie et la Mongolie. Vous avez aussi travaillé au théâtre et avec des compositeurs contemporains comme Alain Kremski et on en parlera tout à l'heure. Alors justement ce chant des harmoniques, vous dites qu'il crée la lumière blanche, lumière solaire, comme la voix humaine se diffracte, comme la lumière, une note en cachant une autre.
Ce serait ça les harmoniques ? Qu'est-ce que c'est le chant des harmoniques ? Bon peut-être pour reprendre la métaphore, la lumière blanche du soleil contient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, mais on ne les voit pas. Ou plus exactement, on ne les voit pas dans le soleil, mais on les voit dans le réel puisque toutes les couleurs que nous voyons là, en fait, sont des couleurs qui viennent du soleil.
De la même manière, un son, si je chante une note, un do par exemple, contient d'autres notes et qu'on n'entend pas, mais qui jouent quand même un rôle dans la couleur du son et qui, dans la voix humaine par exemple, correspondent au voyel. Par exemple, si je chante sur un do toujours, le voyel O ou bien le voyel A ou I, la note n'aura pas changé mais la couleur aura changé. Or cette couleur, c'est ce qu'on appelle les harmoniques.
Et en fait, ce sont d'autres notes qui sont cachées à l'intérieur du son et ce qu'on appelle le chant des harmoniques ou le chant diphonique, puisqu'il y a plusieurs appellations, vise à faire apparaître ces notes que l'on n'entend pas habituellement. Et comment elles se révèlent ces notes alors si on ne les entend pas ? Par ce chant ? C'est-à-dire qu'on ne les entend pas, plus exactement, on ne les discerne pas.
Pour une écoute qui n'est pas éduquée, on va entendre l'effet de la couleur sonore, mais on ne saura pas exactement ce qui se passe. Par le chant des harmoniques, on va les faire apparaître. Alors là, il y a un travail vocal particulier qui consiste à condenser la voix, d'une certaine manière l'empêcher de sortir et en même temps la pousser. Et à ce moment-là, on va entendre que dans les variations de voyelles, on a des hauteurs de notes qui apparaissent et qui donc participent de cet effet de couleur sonore.
Donc on peut enseigner le chant des harmoniques, on peut enseigner à entendre ces notes cachées ? Alors c'est bien ce que vous venez de préciser, parce que la difficulté c'est pas tellement de produire des harmoniques, puisqu'en fait tout le monde produit des harmoniques, même s'il ne s'en rend pas compte. La difficulté c'est de l'entendre. Donc le travail, ça consiste à apprendre à écouter.
Par un travail donc sur la voix, sur l'écoute, sur l'attention ? Voilà, la voix, l'écoute, l'attention, le souffle. Et vous donnez des enseignements dans ce sens ? Oui.
Et est-ce que les occidentaux sont sensibles à ce chant des harmoniques ? Oui, oui, ça fonctionne très bien. Et est-ce que cette pratique, elle a un impact sur le travail on va dire spirituel ? Est-ce qu'elle a un impact sur l'être ?
Toute musique a un impact. Maintenant la dimension spirituelle est reliée à un certain nombre de conditions culturelles, de croyances, qui vont déterminer que cet effet musical est orienté dans telle ou telle direction. Alors le chant des harmoniques, précisément, ça s'enracine à la tradition chamanique. Donc Sibérie, Mongolie, l'Altai.
Pendant des siècles, cette technique est restée confinée dans ces régions-là. Avec cette, on va dire, cette métaphore, c'est que le chant des harmoniques reproduit le chant de la nature. Parce qu'il est complexe, parce qu'il contient plusieurs sons en même temps, il renvoie aux bruits de la nature qui sont toujours des sons complexes. Donc il y a cette métaphore, le chaman qui va utiliser ce chant-là, se met en résonance avec quelque chose qui serait caractéristique, on va dire, de la voix de la nature.
Donc c'est une manière pour lui de s'accorder, de rentrer en résonance et puis de jouer ensuite l'interface entre le monde des hommes et puis ce monde sous-jacent qui nous sous-tend. Et vous-même, avez-vous été initié donc par un chaman à cette pratique du chant des harmoniques ? Alors, j'ai rencontré le chamanisme sous des formes différentes, mais pas le chamanisme de Sibérie ou de Mongolie. J'ai rencontré par l'intermédiaire de Tran Quang Hai, qui est un ethnomusicologue qui est au Musée de l'Homme à Paris.
Grâce à lui, qui pratique aussi cette technique vocale, j'ai pu rencontrer des chanteurs de Mongolie et donc comparer mon approche, ma manière de travailler et de la leur. Et puis là, j'ai évidemment appris beaucoup. J'ai appris aussi que nous n'étions pas dans le même monde d'écoute et qu'au niveau de la pédagogie aussi, cette pratique pour eux, cette pratique depuis l'enfance, de manière mimétique et donc ils n'ont pas véritablement une méthode pour enseigner la technique du chant diphonique.
Donc c'est plutôt par imprégnation et confrontation comme ça que petit à petit j'ai commencé à comprendre un peu mieux comment ça marche. Mais par contre, j'ai eu la possibilité de faire entendre du chant harmonique à des chamanes du Mexique. Et là, c'était vraiment très très intéressant. Qui la pratiquent eux aussi ?
Non. Ah non pas du tout, justement. J'ai eu un événement très étrange, je dois dire. La première conférence que j'ai donnée sur le chant des harmoniques au Mexique, à la fin de la conférence, j'ai proposé un petit temps pratique pour que les gens repartent avec quelque chose d'un peu plus concret que les mots.
Et j'étais surpris d'entendre deux personnes dans la salle qui pratiquaient les harmoniques de manière tout à fait correcte, on va dire. Vous l'avez entendu ? Oui, j'ai entendu. Alors ils sont venus me voir et m'ont raconté la chose suivante.
Quelques mois auparavant, lors d'un rituel de la tradition mexicaine, donc tradition chamanique, aztec, toltec, récitant des prières, ils ont entendu dans leur voix ce phénomène harmonique qu'ils ont attribué au dieu Quetzalcoatl. Le serpent à plumes. Le serpent à plumes. Et ils l'ont interprété comme si le dieu Quetzalcoatl venait leur enseigner quelque chose du domaine du son.
Et ils étaient très surpris de voir un français arrivant, donnant une conférence sur une tradition venant de Mongolie, ce qu'ils ignoraient complètement. Et du coup, ils m'ont invité à un rituel. Et donc, je me suis retrouvé dans un étrange échange de cultures. Parce que, imaginez un ethnomusicologue apprenant qu'une technique vocale apparaît subitement, toute seule, dans