La tradition celtique, de René Guénon à René Girard
Thierry Jolif a étudié la civilisation celtique, le breton et l’irlandais à l’Université de Haute-Bretagne. Il a auparavant publié différents ouvrages sur la culture et la tradition celtiques. Le métaphysicien René Guénon ainsi que le professeur Christian Joseph Guyonvarc’h ont eu une certaine influence sur sa démarche. "La tradition celtique est généralement sujette à différentes visions, différentes théories, on peut donc appliquer différentes grilles de lecture à la mythologie" nous dit-il.
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Thierry Jolif convoque ici le philosophe français René Girard et le métaphysicien René Guenon pour tenter de comprendre la structure à la fois anthropologique et littéraire de la mythologie celtique.


Au cours de cette démonstration, Thierry Jolif met en corrélation les influences sur la Tradition Primordiale et l’unité des différentes formes religieuses au travers de grands linguistes, philologues universitaires et académiciens français comme Jean Haudry, Georges Dumézil ou son disciple Christian Guyonvarc’h.
Cette grille d’analyses que nous livre ici Thierry Jolif participe à une compréhension plus approfondie des peuples indo-européens, qui se définissent encore aujourd’hui par l'usage des langues celtiques ainsi que par certains particularismes culturels.
Extrait de la vidéo
Alors, concernant la tradition celtique telle que j'ai pu la définir dans certains ouvrages, il faut savoir qu'elle est généralement sujette à différentes visions, c'est-à-dire différentes théories, étymologiquement la théorie c'est la vision de Dieu, et on peut dire que ces visions finalement correspondent à différentes longueurs d'ondes. Alors, concernant la tradition celtique qui est connue essentiellement par les textes mythologiques, on peut appliquer différentes grilles de lecture à la mythologie, je dirais que pour ma part un bout de la longueur d'onde il y a René Guénon qui a été l'influence majeure des recherches que j'ai pu mener sur la tradition celtique, et à l'autre bout aujourd'hui se trouve quelqu'un comme René Girard.
Concernant René Girard, il est plutôt spécialiste de l'anthropologie, qui a commencé par étudier la littérature et qui a émis une théorie sur la littérature concernant ce qu'il a appelé le mensonge romantique et la vérité romanesque. Il a élaboré cette théorie à partir d'une autre idée qui est celle du désir mimétique, dans laquelle il nous dit finalement notre désir n'est jamais véritablement le nôtre, il prend toujours un modèle, il a toujours besoin d'un modèle pour exister, et ce modèle très rapidement, en tout cas le plus souvent, finit par devenir un rival et celui qu'il faut abattre.
Donc René Girard, pour élaborer ces différentes théories, a gardé un point de vue très anthropologique, c'est-à-dire qu'il part véritablement du souci de l'homme et du souci de la personne. En cela, effectivement, il se situe à l'autre bout du spectre par rapport à quelqu'un comme René Guénon, dont on peut dire qu'il s'est beaucoup intéressé aux principes et aux fonctions, mais assez peu finalement à l'incarnation et à l'être humain en tant que tel.
Alors on sait que dans l'étude de la tradition sceptique en général, l'un des grands spécialistes a été Christian-Gilles Guyonvare, c'est essentiellement à son école que je me suis formé. Le professeur Guyonvare étant lui-même très influencé par les théories de René Guénon sur la tradition primordiale et sur l'unité des différentes formes religieuses. Alors on a aussi une grille de lecture, une grille d'analyse qui est très intéressante qui est celle de quelqu'un comme Jean-Audry qui a participé à l'étude des traditions indo-européennes de façon relativement différente de celle qui a été la voie de Christian-Guyonvare qui lui-même était un disciple de Georges Dumézil et qui donc appliquait à la tradition celtique et à la mythologie celtique une grille de lecture trifonctionnelle.
Pour le professeur Jean-Audry, cette trifonctionnalité dépend avant tout d'une religion cosmique et donc d'une unité qui aurait été divisée par la suite. On retrouve cette forme d'analyse finalement dans les études que propose René Girard qui fait de la mythologie une sorte de masque qui vient recouvrir un secret, un secret qui n'est pas véritablement de nature ésotérique mais qui serait une façon pour les collectivités humaines de masquer la violence collective qui vient régulièrement frapper ces collectivités et qui pour éviter leur implosion se tournent vers ce que René Girard a appelé le bouc-émissaire, c'est-à-dire une personne ou un groupe de personnes que la collectivité rend responsable de son propre éclatement à venir et qui se trouve donc assassiné.
Et la théorie de René Girard veut que le sacrifice naisse finalement de ce meurtre collectif qui évite à la collectivité d'exploser et qui lui permet de refaire son unité. Dans l'idée du bouc-émissaire, on pourrait dire que le premier bouc-émissaire c'est Abel qui a été assassiné par son frère Carin pour une fausse raison, c'est-à-dire pour une jalousie, pour un désir mimétique dirait René Girard et dans la perspective en tout cas de l'Ancien Testament, on peut dire qu'Abel est la première victime innocente mais qui dans les yeux de son meurtrier, parce qu'on pourrait tout à fait imaginer que Carin représente finalement un ensemble collectif, donc dans les yeux de son meurtrier, la victime est coupable.
Et finalement, tout l'intérêt de la théorie de Girard, c'est de dire tout ce qui va être mis en œuvre pour camoufler cette innocence de la victime. Alors effectivement, on retrouve dans l'Ancien Testament ce terme de bouc-émissaire et René Girard a une perspective très intéressante parce que finalement, en étudiant tous ces textes, il s'aperçoit que les Hébreux et l'Ancien Testament est le premier texte qui commence à avoir une idée un petit peu plus claire de ce processus et qui essaye de ne plus masquer, finalement par le mensonge et par le mythe, de ne plus masquer l'innocence de la victime.
Parce que c'est finalement ce qui est le plus important dans tout cela, c'est le camouflage et tout le processus de camouflage qu'on met en œuvre pour dire que la victime était forcément coupable. Donc René Girard établit un certain nombre de critères qu'il appelle des critères de persécution qui se retrouvent finalement dans les mythes de différents peuples, dans des récits mythiques, que ce soit dans des récits mythiques d'Amérique du Nord ou dans des récits européens, dans des récits mythologiques européens.
Et René Girard finit au bout de sa théorie par dire que celui qui est venu pour révéler finalement ce processus du bouc émissaire et donc de l'origine véritablement violente du sacré, c'est le Christ qui est véritablement là aussi la victime innocente mais qui révèle finalement le processus du bouc émissaire et qui va venir bien mettre en lumière le fait que les collectivités humaines se déchargent toujours de leur violence sur des victimes qui sont innocentes, auxquelles on reproche des choses mais finalement a posteriori et