Le Tao contre la modernité ?

Le Tao (la Voie) et son aspect immanent et agissant, le Tê (la Vertu), entendue comme « puissance », « capacité », constitue l’une des formes les plus pures et complètes de métaphysique. Ses « paradoxes » - désignés ainsi par les canons de la logique discursive occidentale moderne – en représentent sa couleur caractéristique, le moyen préféré pour subtiliser l’essence inexprimable du sacré. Loin de toute dialectique et pensée analytique, le Taoïsme  a déterminé en profondeur la culture traditionnelle chinoise influençant aussi certaines formes de bouddhisme qui ont donné vie au courant Zen.

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Ses principaux maîtres, Lao-Tze, Lieh-Tze, Chang-Tze, parlent le langage de l’éternité, dévoilant, par l’intermédiaire de métaphores et symboles, l’essence du Réel. 
Le Tao Tê King, texte phare du Taoïsme , débute ainsi « La Voie vraiment Voie est autre qu’une voie constante ». Or, la caractéristique d’une voie ordinaire c’est qu’elle est immuable, constante, permanente. Le Tao se caractérise par l’idée contraire : l’Etre ou le Non-être, la vie et la mort, le plaisir et la peine, alternent sans cesse. Tout est impermanence. Il n’y a rien qui soit fixe ou immuable. Un et multiple, universel et particulier, transcendant et immanent, le Tao est non seulement ce qui fait être chaque chose pour ce qu’elle est, mais aussi, la manière d’être de chaque chose. Le Tao englobe tout.

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En soi, le Tao ne peut être dit. Le nommer signifie se placer en dehors, lui ôter sans condition de tous les possibles. Malgré son caractère indicible et inconnaissable, Marc Halévy, physicien, Pierre-Marie Hazo, praticien en médecine chinoise et Erik Sablé, écrivain, vont essayer, dans cette table ronde, de se mettre sur la voie du Tao : pourquoi est-il impossible de la définir ? Si on ne peut le dire, est-ce qu’on peut l’atteindre ? Le tao est-il en opposition à la modernité ou l’englobe-t-il ?

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En quoi le Tao est-il une philosophie libertaire ? En quoi les communautés hippies furent-elles le reflet du Tao ? Quelles sont les différences entre l’empereur chinois et le prince taoïste ? Le Taoïsme  a-t-il encore des messages a nous donner pour nous sortir des brumes de notre modernité ? Autant de questions pour replacer le Tao au cœur de la métaphysique universelle.

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Souvent réduit, voire défiguré, à travers un processus huilé de vulgarisation par les schémas de la mentalité antimétaphysique et matérialiste moderne, nos trois auteurs ont le mérite de redonner au Tao sa force et son rang.


Une table ronde de 50 minutes, animée par Isabelle Pacaud.

Extrait de la vidéo

Sur Paglis TV, bonjour. Aujourd'hui, le Tao contre la modernité. À ma gauche, Marc Alevi, Pierre-Marie Hazot et Éric Sablé.

Alors, pour commencer, je vais vous demander de bien vouloir vous présenter. Marc, c'est à vous.

Que dire ? En trois mots, je suis physicien originellement. J'ai découvert le Tao il y a bien longtemps, c'était en 1975, à sa sortie, par un bouquin qui s'appelait le Tao de la physique. Ce qui m'avait sidéré dans ce livre, c'est de voir que les intuitions dans l'ao-tzu étaient incroyablement proches des dernières innovations, de la fine pointe de la physique théorique de cette époque, et que ça m'avait interpellé en me disant comment est-ce possible qu'il y ait une telle convergence entre ces textes-là et ce qu'on est en train de faire dans nos labos ici aujourd'hui. Et c'était le début d'une aventure qui n'a jamais arrêté et qui est une passion pour les trois grands classiques du taoïsme, à savoir l'ao-tzu, chuan-tzu et li-tzu, et dont je me nourris philosophiquement depuis 35 ans.

Marc Alevi, merci. Pierre-Marie Hazot ?

Oui, bonjour. Je suis juste praticien en énergétique traditionnelle chinoise et de ce fait, effectivement, je m'intéresse d'abord à l'aspect médical et acupuncture de ces traditions chinoises. Puis à côté, on ne peut pas faire l'économie d'une réflexion sur, effectivement, le taoïsme, puisque la médecine chinoise découle d'une application concrète, je dirais, du taoïsme.

Merci, Pierre-Marie Hazot. Eric Sablé ?

Oui, je suis écrivain, traducteur et éditeur. Je travaille aussi dans l'édition. Je me suis intéressé au taoïsme très jeune après avoir lu le Tao Te Ching de l'ao-tzu qui m'a passionné tout de suite. C'était un livre révélation. J'ai trouvé qu'il y avait un pouvoir de conversion assez extraordinaire dans ce livre-là. Et à partir de là, j'ai commencé à lire ce qu'on appelle les pères du système taoïste, c'est-à-dire chuan-tzu, li-tzu, et puis d'autres textes sur le taoïsme plus populaire. Voilà, c'est l'origine un petit peu de mon intérêt pour le taoïsme qui est très ancien, en fait. Et je me suis particulièrement intéressé à l'aspect politique aussi du taoïsme.

D'accord. Merci, Eric Sablé. Alors, le Tao contre la modernité, peut-être la première question pour commencer ce débat ensemble, c'est peut-être qu'est-ce que la modernité ?

Marc, vous voulez bien ?

Moi, je vais me référer aux définitions que les philosophes en donnent. La modernité, c'est quelque chose de bien clair dans l'espace et dans le temps. C'est une Weltanschauung, c'est une représentation du monde qui est née à la renaissance, après le Moyen-Âge, et qui est en train de s'étioler là maintenant, sous nos yeux, et qui fait la part belle à toute une série de principes philosophiques, à savoir le matérialisme, le rationalisme, le cartésianisme, la philosophie dite des Lumières, avec tout ce que ça implique comme mode de fonctionnement sociétaux. Donc, on est là dans un moment philosophique qui a abouti à toutes les utopies socialistes, qui a abouti au positivisme d'Auguste Comte, qui a abouti au scientisme, et derrière ça, qui a abouti à cette lente et parfois dramatique dédicaissance qu'a été le XXème siècle. Voilà. Donc, c'est ces cinq siècles-là qu'on appelle la modernité en termes techniques.

Quelque chose à ajouter sur la modernité ?

Je trouve qu'il est difficile de poser modernisme et taoïsme, dans la mesure où le Tao est une manifestation, donc elle englobe forcément cette période-là. C'est vrai que la pensée chinoise est une pensée de la transformation et du mouvement. La modernité est une expression du Tao. Après, la question, c'est de savoir, effectivement, pourquoi ce moment est-il nécessaire par rapport à ce qu'on peut représenter le Tao, et pourquoi faut-il passer aujourd'hui par cet aspect de la modernité pour arriver certainement à autre chose ?

Donc, Éric Sablé aussi, la modernité ne s'oppose pas ?

Non, ultimement. Ultimement, la modernité ne s'oppose pas au Tao, ultimement. Mais, de fait, il y a, pour moi, la modernité, c'est une forme de société qui s'oppose aux sociétés traditionnelles. C'est-à-dire que l'humanité a vécu dans des sociétés traditionnelles, que ce soit la société mésopotamie, l'Égypte ancienne, la Chine ancienne, l'Inde ancienne, la Perse. Enfin, tout ça, c'est des sociétés qui fonctionnaient finalement autour du sacré, qui étaient centrées sur le sacré. Donc, c'est ce qu'on peut appeler une société traditionnelle, centrée sur le sacré, et brusquement est née, à la fin du Moyen-Âge et à la renaissance, comme l'aide de M. Barca-Lévy, une forme de société complètement différente, qui est très récente et très restreinte dans l'espace et le temps. Parce que nous, on a l'impression qu'on a toujours plus ou moins vécu dans une société comme la nôtre. Pas du tout. Pas du tout. C'est quelque chose qui est très récent. C'est-à-dire que ça s'est vraiment concrétisé avec les Lumières, avec la Révolution française, et ça aboutit au XXe siècle, que certains historiens appellent le siècle des génocides. Je pense qu'il n'y a pas de hasard. Il y a vraiment eu une espèce de basculement dans une forme de société qui s'oppose à ce qu'était l'humanité jusqu'à présent. Voilà. Et c'est ça que j'appelle la modernité, dans ce sens précis. Et donc, ultimement, effectivement, le taoïsme englobe toute chose, le principe du Tao englobe toute chose, donc la modernité aussi fait partie du Tao. Mais pour nous, personnellement, il vaut mieux vivre dans une société traditionnelle qui est plus harmonieuse que dans la modernité, comme il vaut mieux vivre dans une société confortable que dans un camp de concentration. Voilà. C'est un petit peu ça. Et ce que je rappelle toujours, c'est que lorsque l'être humain est confronté à une société traditionnelle comme ce fut le cas en Amérique du Nord, il y avait énormément d'Américains qui se convertissaient justement à la religion indienne, c'est-à-dire qu'ils devenaient indiens, à tel point qu'il y a eu une loi qui a dû être édictée par les Etats-Unis qui empêchait de se faire indien, qui interdisait de se faire indien. Ce qui prouve bien que lorsque l'être humain... Nous, on a perdu tous les repères. Mais quand on est confronté à une société traditionnelle, l'être humain, il va vers la société traditionnelle et il, justement, il rejette complètement la modernité. On ne s'aperçoit pas que la modernité possède un aspect négatif parce que nous baignons dedans depuis tout petit.

Voilà. Nous sommes habitués à ce mode de fonctionnement. Mais nous avons oublié en quelque sorte l'espace, l'espace de joie, l'espace de bonheur qui pourrait s'ouvrir lorsqu'on vivait dans une société centrée sur le sacré. Voilà.

Peut-être pour rebondir là-dessus, l'image qu'on peut utiliser, c'est que si effectivement le Tao, c'est la rivière qui coule, la rivière contient aussi les cailloux qui s'opposent à son écoulement. Et finalement, l'eau triomphera parce qu'un caillou, en résistant à l'eau qui coule, finit par s'effriter et à disparaître. Je crois que là, on est peut-être bien dans la bonne métaphore pour situer la modernité par rapport au Taoïsme.

Même si le caillou fait partie de la rivière, donc la modernité fait partie du Tao, mais la modernité s'oppose à la logique d'écoulement qui est le propre, le fondamental du Taoïsme.

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