Comment intégrer l'expérience visionnaire et la pensée scientifique
Qu'est-ce que l'ayahuasca? Quel est le mode d'action des breuvages psychotropes fabriqués à partir de cette plante? L'univers des visions induit par l'usage des plantes enseignantes des chamans d'Amazonie péruvienne est-il susceptible de nous révéler un nouveau mode de l'expérimentation?
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Voici quelques questions auxquelles tente de répondre Romuald Leterrier.
S'appuyant sur son expérience, il dégage l'hypothèse d'une intelligence végétale, d'une véritable conscience porteuse de connaissance, capable de dialoguer avec l'être humain. A partir de cette nouvelle vision du vivant, il tente de dégager des idées reçues les intérêts de la recherche scientifique dans ce domaine.
Extrait de la vidéo
Je suis Romuald Letarier, chercheur indépendant ethnobotanique et l'auteur d'un ouvrage qui s'intitule « Les plans de psychotropes et la conscience à l'enseignement de l'ayahuasca ». L'intitulé de cette conférence « Peut-on intégrer l'expérience visionnaire et la pensée scientifique ? » est un questionnement qui est survenu de manière récurrente depuis une dizaine d'années que je fais mes recherches sur l'ayahuasca.
Car vous l'aurez compris, en termes d'expérience visionnaire pour cette conférence, on va principalement parler de l'expérience induite par le breuvage ayahuasca. Je vais essayer de faire une définition sommaire de l'ayahuasca car elle n'est pas le sujet principal de la conférence. L'ayahuasca est un breuvage visionnaire constitué de deux plantes psychoactives, une liane qu'on appelle le liane ayahuasca, banisteriopsis capi pour son nom scientifique, et puis elle est constituée de la feuille d'un arbuste qu'on appelle la chacruna et qui lui, ça se titule en nom latin et scientifique, le psychotria virilis.
La combinatoire de ces deux plantes crée un breuvage visionnaire qui plonge les expérimentateurs dans une réalité visionnaire où il y a une acquisition de connaissances, de savoirs. Les indiens l'utilisent principalement pour la phytopharmaceutique, la phytothérapie, mais aussi pour des savoirs plus pratiques d'ordre synergétique. Dans le temps, les anciens prenaient l'ayahuasca pour essayer de trouver des démeutes de gibier, des pécaries qui se cachent dans la forêt.
Et ça marchait plutôt bien, ça marche peut-être d'ailleurs encore toujours. Et aussi, on prend l'ayahuasca pour essayer de comprendre certaines séquences d'événements pour faire ce qu'on peut appeler en Occident ici de la divination et connaître un petit peu l'avenir et influer sur les événements. L'ayahuasca est utilisé d'une façon assez générale dans tout le bassin de l'Amazonie. Elle porte bien sûr différents noms selon les ethnies, que ce soit au Brésil ou en Équateur.
Elle porte des noms assez différents selon chaque tribu. L'expérience que je connais avec l'ayahuasca, elle se situe principalement au Pérou, où j'ai pratiqué le chamanisme en zone urbaine avec des chamanes métismes dans la région de Pucallpa et aussi dans la Selva avec des indiens, Shipibo et Konibo, qui ont une connaissance très aboutie du chamanisme avec l'ayahuasca. D'ailleurs, ils sont assez reconnus dans le monde indigène au Pérou comme étant des tenteurs d'une vraie connaissance du savoir de l'ayahuasca.
Alors, cette conférence va être structurée en trois parties. Un constat, une problématique et puis une perspective. Parce que l'idée, c'est de savoir comment on peut effectivement, parce qu'il y a quand même une acquisition de connaissances dans l'ayahuasca, comment l'intégrer à la pensée scientifique, parce que la pensée scientifique a quand même des réticences par rapport à ce mode d'expérimentation.
Alors le constat, ce sera un constat personnel qui va vous permettre de me situer dans ce cadre de recherche et puis de comprendre un petit peu ce que moi j'appelle le paradigme de l'ayahuasca, c'est-à-dire comment il y a un courant de recherche qui s'est créé depuis une quinzaine d'années autour, principalement depuis une quinzaine d'années et qui s'accélère aujourd'hui autour du sujet de l'ayahuasca.
Alors moi, au début des années 90, j'avais entamé une recherche sur une étude comparative de l'art aborigène d'Australie où j'avais repéré, en fait, en étudiant des peintures, des peintures rupestres et aussi des peintures contemporaines à la clique, j'avais repéré des motifs qui me faisaient penser à des structures biomoléculaires, à des choses de la biologie moléculaire, des images de la microbiologie.
Donc ça m'avait interpellé et j'avais commencé à faire un gros dossier. Et deux ans après ces recherches, je suis tombé sur un ouvrage, je faisais mon sport favori, c'est-à-dire que j'écumais les librairies pour essayer de trouver des livres assez originaux et je tombe sur un livre qui s'appelle « Le serpent cosmique » de Jeremy Narby et ce livre fut pour moi l'effet d'une révélation parce que les chapitres étaient vraiment éloquents avec mythes et molécules, enfin des choses qui étaient vraiment étonnantes, comment on pouvait combiner des choses qui apparemment n'avaient aucune corrélation de ce que moi je connaissais en science ou même des choses qui existaient au niveau du symbolisme et tout ça.
Donc je lis l'ouvrage et je m'aperçois que Jeremy Narby parle du breuvage ayahuasca. J'avais déjà entendu parler de ce breuvage par la lecture de Michael Arner et là je perçois l'originalité du livre et je me dis qu'il y a une corrélation avec mon propre travail, mon propre travail par rapport aux aborigènes d'Australie. Donc ce livre a été décisif pour moi puisqu'il m'a emmené en Amazonie pour suivre mes recherches, pour essayer de comprendre effectivement quelle était cette relation entre la microbiologie, la connaissance et l'ayahuasca.
Ce qui s'est passé est assez étonnant parce que l'ouvrage de Jeremy Narby contient une idée qui me paraît essentielle, il y a des gens qui ont critiqué un peu la fin du livre, enfin c'est une autre problématique, mais le livre de Jeremy Narby est essentiel puisqu'il suggère que les chamanes en prenant l'ayahuasca aient la possibilité de se connecter à de l'information qui soit d'ordre biologique et notamment d'ordre génétique.
On l'a accusé d'avoir fait un travail comparatiste, je pense que c'est un petit peu un mauvais jugement parce que lorsqu'on étudie attentivement comme je l'ai fait aussi, puisque je suis aussi ami avec Pablo Maringo qui a inspiré énormément Jeremy pour ce travail, on voit effectivement dans les peintures de Pablo qui n'est, je vous l'assure, pas généticien, on voit effectivement des structures qui évoquent le collagène, l'ADN dans certaines configurations, des configurations spécifiques également des chromosomes et autres.
Jeremy Narby a décidé de dévoiler cette théorie au monde scientifique et là il s'est passé un phénomène auquel on pouvait un peu s'attendre, c'est que les scientifiques concernés par le sujet, c'est-à-dire les biologistes, à part quelques biologistes un petit peu ouverts d'esprit, ils n'ont pas du tout réagi. C'était un peu le silence radio, les gens n'ont pas considéré cette recherche comme sérieuse.
Alors il y a quelques scientifiques qui ont quand même participé à l'expérience, des biologistes, et qui ont reconnu d'ailleurs avoir effectivement reçu de l'information pertinente par rapport à leur sujet de recherche qui était très pointue et très spécifique et ont reconnu que c'était effectivement un moyen d'acquérir du savoir mais qui était très différent de la méthode occidentale et donc pour résumer ce n'était pas du tout la voie pour avoir le prix Nobel.
Et ça je pense que c'est un préjugé, on va le voir après. Alors moi c'est pareil, dans mes recherches, j'en suis arrivé à une conclusion un peu différente de celle de Jérémy, dans mon ouvrage « Les plantes, le psychotrope et la conscience », j'ai émis l'hypothèse que la plante, le breuvage ayahuasca, est une forme d'intentionnalité, d'intelligence capable d'interagir avec la conscience humaine. Pour ceci, ce n'est pas un truc que j'ai imaginé comme ça au hasard, j'ai pris des modèles vraiment biologiques qui existent au niveau de l'évolution, des modèles symbiotiques qui existent entre les plantes et d'autres créatures comme les insectes et je les ai adaptés à la phénoménologie de l'ayahuasca.
Et je me suis rendu compte qu'il y avait des corrélations absolument extraordinaires et donc je me suis aussi appuyé sur la botanique moderne avec des données extrêmement récentes. Pour moi ça a été un peu la même chose, ça a été un peu le silence radio de la part des botanistes, les personnes qui m'ont donné du crédit ont été principalement issues des sciences humaines, c'est-à-dire de l'ethnologie et des gens qui connaissent bien le shermanisme.
Alors le paradigme de l'ayahuasca, il a émergé comment au niveau, pour faire un peu l'historique, il a émergé grâce aux artistes. C'est les artistes qui ont réagi par rapport aux livres de Narbi, par rapport à mes recherches, par rapport à l'ayahuasca en général. Alors on doit beaucoup à certains, bien sûr les peintres visionnaires qui pratiquent depuis pas mal d'années, des gens comme Martina Hoffman, des gens comme Robert Venosa qui ont pris effectivement l'ayahuasca, qui ont commencé à peindre dans cet univers pour le réveiller au grand public.
Et puis on a évidemment quelqu'un d'ailleurs qui est présent dans la salle, qui est Yann Kounen, un cinéaste, à qui l'on doit beaucoup en tant que chercheur. Parce qu'il a réussi à faire lui, à travers son film, d'autres mondes, ce que les scientifiques n'avaient pas réussi à faire. C'est-à-dire faire un véritable consensus, quelque chose de pluridisciplinaire, où des artistes se parlent, où des shamans se parlent, où des scientifiques se parlent.
Et autour de ce film, il y a régulièrement des événements, comme celui-ci,