René Guénon et le martinisme
Qu'en est-il de la pensée de Louis-Claude de Saint-Martin et de Jean-Baptiste Willermoz influencés par Martinès de Pasqually? Pour René Guénon, elle est marquée par une certaine tendance au dualisme, au manichéisme. Cette assertion récurrente sous la plume des critiques tend, en effet, à dénoncer leur conception de la matière jugée inacceptable et condamnable.
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Martinès de Pasqually définit le monde comme un "lieu de privation", une "terre d'exil" ou encore une "prison obscure", dans laquelle il nous faut endurer un séjour pénible et douloureux. Cette vision est-elle forcément une erreur, un manquement à la doctrine officielle? Si le discours théologique dominant a distillé dans l'esprit des modernes une vision édulcorée de la réalité, les événements qui se sont succédés dans le temps ne prouvèrent-ils pas qu'il s'est effectué une rupture, une fracture à l'intérieur du ciel, de l'immensité céleste où les esprits se sont détournés de l'orientation de l'unité pour se révolter contre l'ordre céleste? L'homme lui-même ne devint-il pas, à son tour, une créature révoltée, corrompue et meurtrière, qui, par sa faute, priva toute sa descendance de l'intimité du divin? Martinès de Pasqually, Jean-Baptiste Willermoz et Louis-Claude de Saint-Martin font-ils preuve pour autant d'une coupable interprétation ou témoignent-ils d'une indiscutable volonté innovatrice? Réponse de Jean-Marc Vivenza dans cet exposé de 40 minutes..
Extrait de la vidéo
Les affirmations portant sur la nature de la doctrine Examinons maintenant les affirmations portant sur la question de la nature de la doctrine des conceptions martinésiennes et wilhelmosiennes.
René Guénon n'hésita pas à dire qu'elles étaient marquées par une certaine tendance au dualisme, au nalchéisme.
Affirmations dont il nous faut faire justice car cette initiale assertion récurrente que l'on retrouve régulièrement sous la plume des critiques de Martinez de Pasquali et de Wilhelmos visent à les déclarer victimes l'un et l'autre d'une conception de la matière inacceptable, condamnable de par sa tendance au dualisme.
Tout d'abord, reconnaissons-le franchement, Martinez regarde incontestablement le monde comme un lieu de privation, un domaine étranger, une terre d'exil, une prison obscure dans laquelle il nous faut endurer un séjour pénible et douloureux.
Mais est-ce là une faute ? Une erreur ? Un manquement à la doctrine ?
Une vision manichéenne dégageant un fort relant de dualisme ?
Je sais bien qu'aujourd'hui le discours théologique dominant a distillé dans l'esprit des modernes une vision édulcorée de la réalité que les discours suaves et gentiment angéliques se sont imposés dans quasiment tous les cénacles à quelques trop rares exceptions près comme étant représentatifs de l'histoire de la création à somption magnifique d'un don splendide.
Or, et nous avons le vif regret de décevoir les lecteurs qui auraient prêté foi à ces sucreries spirituelles, les faits sont beaucoup plus sombres que les fables qui sont enseignées aujourd'hui.
Car les événements qui se sont succédés depuis l'origine des temps nous montrent à loisir outre que les hommes n'ont eu de cesse à travers l'histoire de se livrer à des actes les plus épouvantables les uns que les autres pour se faire concurrence c'est le siècle dernier, le XXe sans doute dans ces domaines était l'un des champions de l'horreur.
Ce qui est expliqué sur le plan des écritures ou de la tradition comme participant d'une révolte, d'une première rupture, d'une première fracture à l'intérieur du ciel, de l'immensité céleste où des esprits se sont détournés de l'orientation de l'unité qu'ils avaient devoir de respecter pour se révolter contre l'ordre céleste et qu'ensuite après cette première rupture, cette première fracture, l'homme lui-même à son tour pourtant comme le disent les écritures créées à l'image et selon la ressemblance du créateur, devint une créature révoltée, puis corrompue et meurtrière qui par sa faute va priver de l'intimité qui lui avait été donnée avec la divinité toute sa descendance, tous ses héritiers.
C'est globalement ce que nous disent et rappellent constamment Martinez d'un côté, Jean-Baptiste Villermose, voire Louis-Claude de Saint-Martin dans leurs textes ou discours.
Mais la question qui nous est posée consiste à se demander si Martinez fait preuve sur ce sujet d'une coupable interprétation, s'il témoigne d'une discutable volonté innovatrice.
La réponse me semble nette et directe point du tout.
En réalité le thaumaturge bordelais ne formule rien d'autre que ce que saint Jean lui-même exprima déjà sans ménagement dans sa première épître, à savoir le monde entier gît au pouvoir du malin.
Premier épitre de Jean, chapitre 5, verset 19.
Qu'y a-t-il d'ailleurs de si choquant, à savoir dans cette affirmation, oui la terre par la faute d'une rupture, d'une fracture de l'homme est devenue un lieu enténébré.
C'est d'ailleurs ce qu'annonce clairement et ce qui est dit nettement dans les écritures où l'éternel, s'adressant à Adam dans le livre de la Genèse après son acte criminel, après sa désobéissance, lui adresse ses paroles.
Puisque tu as écouté la voix de la femme et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné cet ordre, tu n'en mangeras point.
Eh bien le sol sera maudit à cause de toi.
C'est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie.
Il te produira des épines et des ronces et tu mangeras de l'herbe des champs.
C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain jusqu'à ce que tu retournes dans la terre d'où tu as été pris car tu es poussière et tu te retourneras dans la poussière.
Grand chapitre 3 évidemment de la Genèse.
Et il est vraiment paradoxal et néanmoins singulièrement cocasse de voir Guénon et ses disciples rejoindre, sans s'en rendre compte, les modernes théologiens dans leur refus d'une certaine manière de la faute de la rupture originelle et des conséquences de la chute.
Mais si l'on y réfléchit un instant, est-ce que cela n'est finalement pas surprenant dans la mesure où les uns et les autres, d'une manière différente mais cependant convergent, n'acceptent pas, en raison, je crois qu'on peut l'affirmer, d'une anthropologie insuffisante, de convenir du caractère difficile, misérable, de la condition dans laquelle se trouve l'humanité ?
Pour les modernes, l'homme est évidemment la valeur suprême, l'objet sacré, le glorieux dépositaire de toutes les qualités, le détenteur d'une éminence dont il convient de louer la grandeur et dont l'idée qu'il puisse être porteur d'une faute, d'une naissance négative, porteur d'un élément de difficulté et d'obscurité est absolument insupportable.
Il faudra attendre un certain nombre d'auteurs dans ces domaines et on écoutera la science initiatique de l'homme pour avoir des éléments de complémentarité sur ce domaine.
Mais pour Guénon, de façon plus subtile mais cependant équivalente, l'être est en puissance celui qui doit accéder à l'état de libéré vivant, de Jivan Mukti, ayant réussi à transcender les filets de la maya ou de l'illusion, parvenant par l'obtention de l'identité suprême ou connaissance du soi, de l'atma, à la délivrance, Moksha, hors de la forme, Vidya, Mukti.