Le temps de l’ésotérique selon Henry Corbin et la fin du temps de l’ésotérisme

L’Occident a tenté d’imposer sa vision linéaire du Temps, et cela en totale opposition avec celle, circulaire, de l’Orient. Henry Corbin, pour sa part, a défini la notion d’un Temps invisible : il scruta attentivement ce qu’il nomma "les irruptions" de ce Temps invisible dans le Temps visible….
Cette épineuse question du Temps oblige l’Homme à se poser des questions fondamentales : sur son êtreté profonde (son ontologie), sur les finalités et la philosophie de son histoire ou encore et c’est surement le point le plus important, sur son implication dans la vie de l’Esprit. Une vie de l’Esprit qui consiste pour lui à s’interroger sur "le sens caché d’une vérité qui, elle-même, est apparente et révélée".

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Art d’interpréter : herméneutique

Pour Christian Jambet cette vie de l’Esprit, autrement dit "cette conception d’une philosophie comme science de l’esprit est une invitation à l’herméneutique. Plus qu’une invitation : une injonction". Et l’on retrouve cette injonction herméneutique des textes sacrés non seulement dans l’idéalisme allemand* mais aussi dans la spiritualité chrétienne catholique. Selon lui, c’est cette disposition herméneutique de la conscience qui donne ses lettres de noblesse à l’ésotérisme.
Dès lors, comment expliquer que dans l’Islam depuis cinquante ans et dans la chrétienté depuis plusieurs siècles, on ait assisté, impuissant, au constant triomphe de l’exotérique sur l’ésotérisme, du social sur l’individuel, de la figure apparente du législatif sur sa signification mystique ou spirituelle ?

Le sens apparent d’une religion est-il nécessairement figé, littéral ?

Nos médias tente de nous informer, mais sur certains sujets, notamment sur la spiritualité, il semblerait qu’ils nous déforment plus qu’ils ne nous informent. En effet, en octroyant bien trop souvent la faveur de leur antenne à des tenants du "tout sociologique" ou du "tout politique", bref à des gens qui commentent sur un plan qui est le leur : extérieur, et sans aucune autre forme d’expérience ni d’intériorité et donc de légitimité; ils ne font que prolonger, plus ou moins consciemment, cette état de fait, cette tendance qui porte inévitablement la marque de ce redoutable ennemi : "l’esprit du Temps" (Zeitgeist).
Ce même "esprit du temps" qui (selon nous) profane, caricature, aplanit outrageusement les choses de l’esprit et dévie l’appel naturel de l’Homme à la verticalité. Un ennemi pour Christian Jambet qui prit forme au XXème siècle dans la suprématie de la philosophie dialectique, où "toute pensée s’appuie sur des notions universelles, de sorte que l’universel abstrait l’emporte sur le concret singulier …".
Henry Corbin, mais aussi Carl-Gustav Jung, Mircea Eliade, Coomaraswamy, Gilbert Durand, Gaston Bachelard et tant d’autres n’ont eu de cesse de lutter contre cette tendance qui tend à abaisser le sacré à la seule sphère historique, sociale ou politique. A travers différents cercles de réflexion (Eranos, Université Saint-Jean de Jérusalem etc…), ils ont tenté de réhabiliter les sciences traditionnelles en vue d’une renaissance spirituelle, comme nous le rappelle Christian Jambet.
Qu’en est-il en ce début de XXIème siècle ? Nous, qui à la différence de nos ainés n’avons certes pas connu la guerre, sommes-nous toujours dépositaires de ce même "feu sacré" ?
Eléments de réflexion par Christian Jambet dans cette intervention filmée lors des dernières Journées Henry Corbin.

* Nota Bene : chacun sait qu’en France, on aime, et on l’a prouvé, décapiter ou avilir les représentants du sacré. Ce rejet de tout ce qui dépasse l’homme, voire de la métaphysique même, a conduit nos « philosophes » hexagonaux à bannir de leur vocabulaire le mot « Esprit ». Etrange paradoxe, proche de la Tartuferie dont la France a le secret, puisque ce que nous réduisons ici au nom de « sciences humaines », (et dont la philosophie fait partie), en Allemagne est nommé : « sciences de l'esprit » (Geisteswissenschaften)…

Extrait de la vidéo

Le sujet porte non pas tant sur le temps de l'ésotérique, selon Corbin, et ce qui serait la fin du temps, ou la fin de l'ésotérique, que le conflit qui me paraît être celui que nous connaissons entre le temps de l'ésotérisme, conçu comme thématique philosophique et aussi comme tradition de pensée, et la conception qu'Henri Corbin lui-même se faisait non pas de l'ésotérisme, mais bien de l'ésotérique, ce qui n'est pas la même chose.

Alors, je devrais justifier le constat que je propose du temps de la fin de l'ésotérisme. D'abord, ce constat peut s'appuyer sur des faits, proprement d'histoire, que l'on peut simplement énumérer, qui sont les suivants. Pour qu'il y ait un temps de l'ésotérisme, je veux dire par là une séquence de pensée dans l'histoire de la philosophie et de la spiritualité, qui mettent en valeur la nécessité d'un ésotérisme, encore faut-il qu'il y ait un motif à considérer comme actuel, la tâche d'herméneutique, d'interprétation, d'un sens caché, d'une vérité qui elle-même est apparente et révélée.

Je veux dire par là qu'il faut qu'il y ait, bien sûr, de l'ésotérisme, mais qu'il y ait aussi de l'exotérique pour qu'un ésotérisme puisse se déployer. Et l'on sait que le couple ésotérique et exotérique a travaillé le sens des religions du livre, mais que plus précisément encore, l'injonction de procéder à une herméneutique de la religion exotérique, cette injonction a pris un sens à la fois philosophique et spirituel dans une période récente, à la fois dans l'idéalisme allemand, d'abord et principalement, mais aussi, à la fois donc dans l'idéalisme allemand et dans la spiritualité chrétienne catholique.

Il faut rappeler qu'avant d'être dans la modernité une thématique anti-catholique, pour parler simplement, c'est du fond du catholicisme qu'a pointé la nécessité de transformer une religion figée dans son sens apparent et littéral en une religion spirituelle. J'y reviendrai dans le cours de mon exposé, dans la mesure où je trouve très significatif que chez Henri Corbin, les seules références à une exégèse spirituelle de la Bible soient des références protestantes, essentiellement, bien sûr, Hamann et, pour prendre l'essentiel, il y en a bien d'autres, Hamann et Swedenborg, mais on pourrait montrer qu'il y a des attaches non moins importantes avec un certain nombre de penseurs du sens caché des deux testaments dans toute une tradition de l'ésotérisme catholique militant depuis Blanc de Saint-Bonnet jusqu'à Blois et au-delà, ce qui n'aurait évidemment pas plu du tout à Henri Corbin, mais qui est cependant un fait intellectuel, je crois, avéré.

Or, un tel temps, me semble aujourd'hui, non pas révolu, ça n'a aucun sens, mais du moins effacé ou mis en suspens. Le deuxième aspect très rapide de la description que je peux proposer, c'est évidemment quelque chose qui a beaucoup frappé les esprits, qui est le fait que les agents historiques de, disons, de la religion, ceux qui font de la religion un fait historique contemporain, ce ne sont pas les tenants du sens ésotérique, mais bien les tenants de l'exotérique pur et dur, je veux dire par là même ceux qui affichent que la religion est essentiellement un fait social et politique, et ceci principalement en islam.

De ce point de vue, la révolution iranienne islamique a joué un rôle fondateur dans le renversement de l'influence et de, disons, des effets historiques de l'islam ésotérique. Et on peut même dire que ce qui caractérise le temps actuel des révolutions qui ont lieu, c'est le constant triomphe de l'exotérique sur l'ésotérique, du social sur l'individuel, de la figure apparente de la législation sur sa signification mystique ou sur sa signification spirituelle.

Parler donc de temps de la fin de l'ésotérisme ne me paraît pas absolument incongru. Troisièmement, enfin, pour qu'il y ait un temps de l'ésotérisme, il faut qu'il y ait un temps de la philosophie. Alors, la philosophie en un sens qu'on peut élargir à toute dimension, mais il faut qu'il y ait une vie de l'esprit, il faut qu'il y ait la philosophie comme science de l'esprit. Or, les attaques répétées contre la philosophie, quelquefois imprudemment conduites d'ailleurs du fond du discours spirituel, ont conduit purement et simplement à la disparition, du moins sur le devant de la scène, du discours et du savoir, et même de l'enseignement qui pouvait correspondre à une disposition herménotique de la conscience, sans laquelle il ne saurait y avoir la moindre signification au mot ésotérisme.

Toutes choses qui peuvent paraître, bien entendu, provisoires, et je pense qu'elles sont provisoires, heureusement, heureusement que je le pense, du moins pour moi, mais qui emportent en elles-mêmes une interrogation à laquelle on est, semble-t-il, contraint de se livrer, touchant le rapport entre le temps de l'ésotérique, je vais y venir, et les effets de l'histoire, ou du moins les effets de quelques moments historiques déterminés.

Alors, pour essayer d'évaluer la valeur de ces concepts, et peut-être de m'orienter dans quelque chose qui, je vous prie d'en excuser, reste incohatif, je partirai de l'analyse, justement, du temps de l'ésotérique selon Corbin. Alors, pour cela, dans la mesure où il faut tout de même s'appuyer sur quelques textes et quelques repères précis, pour cela, je partirai d'un constat, là aussi.

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