La symbolique des nombres
Jean-Pierre Brach est titulaire d’une chaire à la Sorbonne sur les courants ésotériques dans l’Europe moderne et contemporaine. Dans un dialogue vivant avec Françoise Bonardel, se référant d’abord aux philosophes grecs dont il développe la pensée (Pythagore, Platon, Théon de Smyrne, Jamblique et Philon, juifs hellénisés, etc.) puis chrétiens avec les Pères de l’Eglise (en particulier Augustin), il démontre que trois grandes orientations caractérisent le paradoxe de la symbolique des nombres : cosmologique (l’univers), théologique (le divin) puis éthique (l‘humain).
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Ce qui différencie la tradition grecque de la tradition biblique c’est que, dans la première, il y a convergence des trois orientations, et, dans la seconde, il y a discontinuité de la prise en compte des nombres. Sans oublier que les Grecs ne se référaient qu’à la première décade tandis que Juifs et Chrétiens vont au-delà du nombre 10.


La symbolique des nombres est celle des correspondances analogiques : les différents plans de réalité du microcosme et du macrocosme sont corrélés entre eux (tradition hermétique) réellement, structurellement, hiérarchiquement.
Chaque nombre a son identité cosmologique et ses vertus propres mais est lié aux autres pour créer des proportions. Carl-Gustav Jung, entre autres, mettra l’accent sur le fait que le nombre est une essence intermédiaire, unifiante, issue de l’Un dont découle la décade et qui contient donc toute la réalité.
Raymond Abellio, lui, sera en quête de la formule unique, rendant compte de la totalité de l’univers.
Ces quelques indications nous placent fort loin de la numérologie divinatoire de bas étage….et qui est paradoxalement (société du spectacle oblige) la plus répandue…
La richesse du propos, la diversité des auteurs cités, les exemples, les références forment une invitation à nous replonger dans nos racines hellénistiques et retrouver ainsi – peut-être – « le Sens » dont parlait Augustin !
Extrait de la vidéo
– Jean-Pierre Bracq, bonjour. – Bonjour. – Merci d'avoir accepté cette invitation et de venir nous parler d'un sujet assez complexe et quelque peu ésotérique, à savoir la symbolique des nombres. Je rappelle que vous êtes professeur à l'École pratique des hautes études dans la section sciences religieuses et que vous êtes titulaire de la chaire sur les courants ésotériques dans l'Europe moderne et contemporaine.
Vous avez consacré à cette question un ouvrage qui malheureusement est devenu introuvable, qui s'intitule « La symbolique des nombres » et que nous ne pouvons pas donc montrer et qui mériterait évidemment d'être réédité. Vous êtes le traducteur aussi d'un texte de Postel, Guillaume Postel, sur, auteur du XVIe siècle donc, sur les vertus merveilleuses, n'est-ce pas, des nombres platoniciens, vertus admirables des nombres platoniciens, sans compter évidemment d'autres ouvrages que je ne mentionne pas ici puisqu'ils ne se rapportent pas directement à notre sujet.
Alors, peut-être pourriez-vous, d'entrée de jeu, nous expliquer pourquoi vous avez choisi de parler de symbolique des nombres et pas, comme on le fait communément, de numérologie et même pas non plus d'arithmologie, puisque on trouve aussi ce terme « arithmologie » du mot grec « arithmos », le nombre, et avec des variantes telles que l'arithmomancie, concernant la divination par les nombres, l'arithmosophie, c'est-à-dire une sorte de sagesse qui serait inhérente aux nombres.
Donc, au fond, pourquoi symbolique des nombres et pas numérologie pour simplifier ? D'une part, par purisme, par purisme terminologique, numérologie étant un évident barbarisme, c'est un mot composé d'un mot latin et d'une désignance grecque, mais au-delà et plus sérieusement, à cause du fait que numérologie, sous influence anglo-saxonne, en est venue à désigner, disons, une espèce de divination, d'arithmomancie, comme vous le disiez à l'instant, de divination par les nombres qui présentent des caractères et qui sont essentiellement commerciaux, Elle a des antécédents, cette divination par les nombres, ce n'est pas pour rien que le terme d'arithmomancie existe.
Elle a des antécédents dans notre culture et depuis l'Antiquité, au moins l'Antiquité tardive pour les documents que nous avons. Mais, disons que les applications qui en sont faites actuellement, et ceux qui portent actuellement le nom de numérologie, sont de pseudo-techniques divinatoires dépourvues, à mon sens, de toute valeur et de tout intérêt. Et donc, je voulais dissocier, je sais que la bataille est perdue, parce que numérologie c'est un story et que tout le monde parle spontanément de cela, et qu'il s'agit de symbolique des nombres.
Je ne songe pas à supprimer ce vocabulaire et à le faire remplacer par un autre. Mais enfin, c'est la raison pour laquelle j'ai voulu éviter le terme de numérologie, éviter arithmologie qui est un petit peu compliqué, et qui de toute façon est un petit peu moins, mais aussi un néologisme, qui date grosso modo du XVIIIe siècle, comme Armand Delattre l'avait montré. Bon, arithmosophie, etc., enfin bon, ça devient de plus en plus...
Symbolique des nombres, c'était quand même, pour la titulaire en particulier, d'un volume de la collection Que sais-je, ça me paraissait tout de même plus accessible, plus clair et plus parlant. Alors, est-ce que d'après vous, cette dégradation, si on peut dire, de la notion de symbolique des nombres en numérologie, est-ce que c'est significatif d'un déclin général des arts et des sciences traditionnelles vers des, disons, de nouvelles pratiques qui répondent à l'engouement d'un grand public ?
On peut constater par exemple à peu près la même chose en ce qui concerne l'alchimie. Est-ce que vous voyez là une espèce de courbe significative quant au déclin des arts traditionnels ? Je n'irai peut-être pas jusque-là, je ne veux pas me prononcer sur le déclin ou le non-déclin des arts traditionnels. Il faut bien dire que la numérologie, ou du moins ce qui porte ce nom à l'heure actuelle, n'est pas une invention du New Age.
Cela existe au moins depuis le XIXe siècle, sous la forme contemporaine, encore une fois, qui consiste essentiellement à prendre les lettres qui composent le nom et le prénom de quelqu'un, à, comment dirais-je, leur attribuer des valeurs numériques parfaitement arbitraires qui correspondent en général tout simplement à leur rang alphabétique et à en tirer, à l'aide de techniques qui sont à peu près toujours les mêmes et absolument élémentaires, des pronostics sur ce...
Une sorte de guématria du vulgaire ? Oui, voilà, tout à fait. Une espèce de caractérologie élémentaire par les nombres qui, encore une fois, a des antécédents dans l'Antiquité, en tout cas dans l'Antiquité hélénistique. Paul Tannery avait publié des documents en ce sens vers 1885.
Il y a des chercheurs dont un Américain, dont le nom m'échappe au moment où nous parlons, qui a publié dans la revue Centaure, qui est une revue d'histoire des sciences américaines, des articles tout à fait intéressants sur ces documents hélénistiques arithmomantiques. Mais enfin, la différence se fait, à mon sens, en prenant en compte que, dans l'Antiquité tardive, ces techniques valaient ce qu'elles valaient, mais elles s'inséraient dans un contexte culturel et une vision du monde en fonction desquels elles prenaient leur sens.
C'est ce que j'appelle une vision traditionnelle. Si vous voulez, à condition bien entendu de ne pas donner à un traditionnel un sens techniquement guénonien. Non, non, absolument pas. Ce n'est pas naturellement ce que vous entendez par là, je crois que pour les auditeurs, il faut peut-être...
Tout à fait, vous faites bien de le préciser. Alors, pour en venir, puisque tel est notre sujet, à la symbolique des nombres, est-ce qu'il n'y a pas une sorte de paradoxe, ou tout au moins de paradoxe apparent, dans le fait d'associer la notion de symbole à celle de nombre ? Parce qu'au fond, et c'est là tout l'enjeu au fond de cette discipline, de cet art, cette pratique, quand on pense à un nombre, on pense plutôt à un signe qu'à un symbole.
Si toutefois, on s'accorde à penser qu'il y a symbole à partir du moment où il y a une relation analogique entre le signifiant et le signifié. Donc, est-ce qu'il n'y a pas là, je répète, quelque chose de paradoxal dans le fait qu'on parle de symbolique pour une réalité que l'on a l'habitude de considérer comme le comble de l'abstraction ? Est-ce que ce n'est pas ça, justement, tout l'enjeu et tout l'intérêt de la symbolique des nombres ?
On pourrait dire que c'est un débat qui dure depuis l'Antiquité, puisque, mettons, Aristote et le courant qui dépend de lui ont considéré effectivement les nombres comme des êtres de raison, de simples abstractions. Qui n'ont des signes. Qui n'ont d'existence intrinsèque dans la mesure, très faible d'ailleurs, que précisément à titre d'abstraction dans l'esprit humain. Et puis, un courant dont on frappe, pour aller vite, de Platon l'éponyme, qui considère, lui, au contraire, que les nombres ont une réalité existentielle, une réalité ontologique, autonome et intrinsèque.
Pythagore avant Platon, même. Sans aucun doute, oui. Quoi qu'il soit très difficile, évidemment.