Les exégèses scripturaires dans la kabbale et le soufisme
Paul Fenton aborde ici les quatre modes d'exégèse scripturaire chez Alâ ad-Dawla al-Simnânî (1261-1336), qui établit sa propre herméneutique ou interprétation des textes en rapport avec la mystique expérimentale de la lumière.
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Admettant que le sens exotérique est inséparable du sens ésotérique, il sonde les différents niveaux de l'être en correspondance avec les différents niveaux exégètiques, à travers les phénomènes visionnaires, les "photismes" colorés - comme indices de l'avancement spirituel de l'itinérant sur le chemin -, et les diverses manifestations du "Moi" supérieur.
Il établit ainsi une connexion entre l'herméneutique et l'anthropologie mystique qui implique que le sens caché progresse en même temps que la croissance de "l'organisme subtil" caché dans l'être humain.
Conférence filmée lors de la 4ème journée Henry Corbin, organisée par l'Association des Amis de Henry et Stella Corbin
Extrait de la vidéo
Je vais parler d'un auteur qui est certainement connu de certains d'entre vous, à savoir Aladeoula Assemnani, qui est né en 1261 et est mort en 1336.
Je vais parler de sa méthode exégétique qui commence effectivement par cette approche quadruple du texte scripturaire et comme défi au nom d'Henri Corbin d'apporter un élément de réponse, peut-être même une solution de filiation entre ce que l'on lit sous la plume d'Assemnani et ce qui a été médité par des mystiques juifs.
Effectivement, je reprends un passage de Corbin dans son livre en philosophie iranienne et islamique où il dit « C'est certainement un grand malheur que les ésotéristes de l'islam shérit n'aient pu connaître ni la mystique juive de la mer Kaba, ni la tradition kabbaliste, celle du Zohar, celle d'un Isaac Luria, d'un Chaim Vital, etc.
Le malheur est que ces ésotéristes, des trois rameaux abramiques, ne se soient jamais retrouvés ensemble pour méditer sur leur parenté.
Ils n'ont jamais eu de foyer commun, quel que fut leur petit nombre. » Donc je voudrais, à partir du texte d'Assemnani, essayer de montrer que peut-être il y a eu une rencontre, peut-être physique, peut-être subtile.
Vous verrez la suite.
Corbin s'était beaucoup intéressé à Assemnani et je crois que cet intérêt lui a été communiqué, comme celui qu'il portait à Soharwardi, par son maître Louis Massignon qui consacre quelques pages à Assemnani dans son livre célèbre « La passion d'Al-Hallaj » précisément parce que Assemnani s'est livré à une critique d'Al-Hallaj.
Mais Corbin a repris la figure d'Assemnani, en particulier, il a étudié son exégèse dans un premier article qui a paru en 1958, « L'intériorisation du sens herméneutique soufi-iranien » « Saïn ad-dûin al-tûrka isbihâni » et « Al-ad-dawla Assemnani » c'est une conférence qu'il a prononcée à Eranos en 1957.
Et puis il a repris cette étude dans son « Islam iranien » volume 3, qui est d'ailleurs le dernier chapitre de ce troisième volume, qui est tout entier consacré à Assemnani et sa méthode herméneutique.
Et on peut dire par ailleurs, parce qu'il y a quelques pages qui lui sont consacrées également dans le premier volume de cet ouvrage, que Corbin s'est particulièrement intéressé au personnage en raison de sa conception de la temporalité, quelque chose qu'il avait hérité de Heidegger, et comme la temporalité en tant que fonction des degrés de l'herméneutique spirituelle.
Mais l'essentiel de la biographie d'Assemnani se trouve déjà chez un auteur ancien, à savoir Jamy dans son « Nafahat el uns » en persan, on a une traduction arabe, où il est question notamment de sa fameuse correspondance avec Elkechi et la polémique autour de « wahtet el wujud » le monisme existentiel et le « wahtet el shuhud » le monisme testimonial, pour reprendre la terminologie de Massignon.
N'est-ce pas où Assemnani pressent en quelque sorte la position d'Abd al-Karim al-Djili et surtout Serhindi, le rénovateur de la spiritualité musulmane en Inde.
L'œuvre d'Assemnani est colossale, mais on peut prendre quatre grands titres, son « Kara Abwa bel Quds » écrit en 1311, son « Arwa al-Rufqa » un manuel de soufisme écrit en persan, j'ai entendu que cet ouvrage sur lequel Corbin a beaucoup travaillé, mais sous forme manuscrite, a récemment vu le jour en une édition à Téhéran.
L'ouvrage a été rédigé en 1320.
On a un résumé de cet ouvrage « Safwat al-Arwa » qui a été composé par Assemnani huit ans plus tard, et enfin le « tafsir » c'est-à-dire le commentaire sur le Coran qui fera l'objet de cette communication.
À plusieurs reprises, Corbin rappelle que ce « tafsir » qui est proprement le commentaire exotérique n'en est pas un, mais il s'agirait plutôt d'un « tawil », terme que Corbin consacrait plus particulièrement à l'exégèse mystique.
Ce commentaire s'insère dans une tradition exégétique, dans la lignée spirituelle de Nejemdin Kobra, un des grands maîtres du soufisme iranien au début du XIIIe siècle, donc éminent Shaykh de Khwarazm, qui a particulièrement développé un thème que je voudrais aborder plus spécialement dans cette communication, celle de la mystique expérimentale de la lumière, que les phénomènes visionnaires rencontrés par l'itinérant sur le chemin renvoient à des indices de son avancement, de l'avancement de son état spirituel.
Cette école de pensée sera fécondée par la rencontre avec un Ibn Arabi transplanté de l'Andalousie au Proche-Orient, puisque le disciple de Nejemdin Kobra, qui s'appelle à son tour Nejemdin Me'arazi, qui est mort en 256, va rencontrer Sadreddin al-Qunyawi, c'est-à-dire le gendre et le disciple spirituel d'Ibn Arabi à Konya.
Cette rencontre est d'une importance capitale dans l'histoire de la spiritualité soufie en Iran et également a son importance pour mes conclusions et mon questionnement sur une filiation géographique et temporelle.
Donc Nejemdin Kobra, lui, a commencé son commentaire sur le Coran à la lumière de cette approche de fautisme, fautisme P-H-O-T-I-S-M-E, un terme que Corbin affectionnait particulièrement, les fautismes colorés, Ain al-Hayat, c'est le titre de son commentaire, qui n'a pas achevé, il est arrivé à la surate 4, lorsqu'il a été ravi par la mort. Ce commentaire a été continué par Nejemdin al-Razi, qu'on appelle familièrement Daïé, lui-même étant décédé en 1255, n'a pas terminé son commentaire Bahar al-Haqa'iq, l'océan de vérité, il est arrivé à la surate 53, surate Nejm, et c'est donc Al-Semnani, Al-Deula Al-Semnani, qui prend sur lui d'achever ce commentaire, ce qu'il fait, effectivement, puisqu'il arrive à la fin, mais ce commentaire est quelque part incomplet, puisqu'il commence à la surate 53, 53-54.