Tradition et métapolitique 2/2
Suite de la table-ronde animée par Thibault Isabel, avec David Bisson, historien des idées, et Jean-Marc Vivenza, philosophe et métaphysicien.
L’oubli de la métaphysique, selon René Guénon, provoqua le passage des hommes de la méta-Histoire à l’histoire, avec comme conséquence les plaies du monde moderne : l’avoir étouffant l’être, la démocratie imposant le matérialisme, le matérialisme génèrant souffrance et uniformité (en lieu et place de son idéal : l’Unité).
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Les critiques antimodernistes d’un penseur tel que Guénon rejoignent celles de Nietzsche, à ceci près que Nietzsche, tout comme Evola à sa suite, souhaite recréer des sources traditionnelles spécifiquement anti et anté-chrétiennes : en allant s’abreuver aux confins de la Grèce, de la Perse et de l’Inde.
Guénon, en découvrant les considérations maçonniques de Joseph de Maistre, croira dur comme fer jusqu’à la fin de sa vie, à l’utilité fondamentale d’une franc-maçonnerie à mystères, potentialisant un éveil intérieur aux données traditionnelles, et au-delà de celle-ci, à une résistance intérieure contre les pseudo-initiés serviles à la décadence moderniste…..


Patagez-vous la conception de Martinès de Pasqually ou de Joseph de Maistre, selon lesquels "chaque catastrophe de l’Histoire est une réplique de la chute adamique…." ?
Cette dénonciation des "pseudo" ou "contre" initié , n’est-elle pas plus que jamais d’actualité ?
Réponses dans ce second volet de cette table ronde "Tradition et métapolitique"
Bibliographie
René Guénon : Le Règne de la quantité et les signes des temps, Gallimard
Julius Evola : Chevaucher le Tigre, Guy Trédaniel éditeur
Joseph de Maistre : La Franc-maçonnerie. Mémoire au duc de Brunswick, édition Les Introuvables.
Extrait de la vidéo
Est-ce que l'histoire de la métaphysique a été une sorte de douleur d'histoire ? Est-ce la métaphysique a été une sorte de douleur d'histoire ? Est-ce que la métaphysique a été une sorte d'histoire d'art? Est-ce que la métaphysique a été une sorte d'art de preuve d'une différence entre la décadence et l'existence ?
Vous avez dit que, finalement, la décadence commençait très tôt, dans la perspective de Guénon, parce que, finalement, l'oubli de la métaphysique est pour lui extrêmement précoce dans l'histoire humaine, peut-être même cet oubli débute-t-il avec la notion même d'histoire intrinsèquement, le moment où on entre dans ce Kali Luga. Pour bien comprendre la pensée de Guénon et la façon qu'il a de concevoir cette idée de tradition et la notion d'histoire, je voudrais établir un parallèle, ou même une opposition, avec la pensée de Nietzsche.
Parce qu'évidemment, à certains égards, la pensée de Nietzsche est totalement opposée à celle de Guénon, du fait que, pour Nietzsche, c'est exactement l'inverse. En effet, le monde est décadent, et cette décadence remonte à très loin, et il l'a fait remonter à Platon, à Parménide, donc dès les présocratiques. Mais pour Nietzsche, précisément, le début de la décadence commence avec le développement de la métaphysique, non pas avec son abandon, mais avec son développement.
Et il y a une forme de pensée traditionnelle ou traditionnaliste chez Nietzsche qui considère que la tradition a été perdue dès lors que nous sommes entrés dans l'âge métaphysique, et que donc nous avons perdu la tradition au sens historique du terme. – C'est typiquement aidé guérien, mais ça, Guénon le refuse absolument. – Et bien précisément, quelle réfutation a porté Guénon ? Quel jugement portait-il ?
Négatif, bien sûr, mais comment argumentait-il ce jugement contre ceux qui s'inscrivent dans une conception non métaphysique de la tradition, et qui dès lors critiquent la modernité, exactement comme Guénon, mais selon un prisme qui est inversé. – Je donnerai la parole à David ensuite, mais pour Guénon, c'est très clair, tous ceux qui relèvent du courant philosophique sont des philosophes, c'est-à-dire des métaphysiciens inaccomplis.
La perspective Nietzscheenne reprise par Heidegger, d'ailleurs dans les séminaires qui est tout à fait pertinente, pour Guénon est inacceptable dans les termes. Dès qu'il y a traduction d'une perspective de philosophie qui soit le prisme personnel d'un penseur qui va essayer de traduire avec ses outils individuels ce rapport à la métaphysique ou cette métaphysique, c'est fini, c'est n'importe quoi, c'est du délayage sans intérêt.
Il faut lire les pages les plus féroces de Guénon sur les philosophes, alors même qu'il a quand même une certaine sympathie pour Leibniz et certains autres, ils n'ont aucune grâce à ses yeux, Descartes est sabré d'une manière extrêmement puissante, et je suis persuadé que s'il avait pu se mettre Heidegger sous les pattes, il aurait été plus violent qu'Evola l'a été, hélas pour Heidegger d'ailleurs.
Ceci dit, pour revenir à votre question, les seuls qui ont grâce à ses yeux sont ceux qui n'ont pas été simplement des théoriciens mais des êtres réalisés. Shankara est un maître, c'est un maître, c'est quelqu'un qui ne fait pas simplement que développer un discours théorique, c'est quelqu'un qui est pleinement réalisé, il faut lire Réalisation spirituelle de ce point de vue-là chez Guénon, le rapport à la transformation de l'être jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de distance entre la pensée et la vie, et David l'a fort bien dit tout à l'heure quand Guénon, à partir de 1928, contraint de rester au Caire, va vraiment mettre en rapport parfaitement sa vie avec sa pensée, et là le modèle, pas proposé à X ou Y mais à tous, c'est la seule manière aujourd'hui de pouvoir exister.
– Je voudrais reprendre juste un petit mot sur la critique de la modernité pour en revenir justement en suite à Nietzsche. Jean-Marc a très bien retracé toute la généalogie de cette critique de la modernité, qui remonte à bien plus loin que le début de l'âge vert, qui déjà lui remonte au début de notre ère, c'est-à-dire qu'au moment de la naissance de Jésus-Christ, nous sommes déjà dans la décadence chez Guénon, ça il faut bien le comprendre.
Donc l'avènement de la métaphysique ou de la connaissance antique telle qu'elle est présentée chez les Grecs est déjà une forme de décadence, et lui aussi, Guénon le dit, parce qu'on retrouve ça chez des penseurs plus actuels, peut-être qu'on aura l'occasion d'en revenir, c'est que le début de la métaphysique est aussi le début du cycle de la décadence tel qu'il est en train peut-être d'arriver à terme aujourd'hui.
Alors sur la critique de la modernité, là il y a un vrai lien entre tradition et politique, parce que René Guénon développe sa critique de la modernité en deux temps, d'abord dans les ouvrages « Orient et Occident » en 1924, puis « La crise du monde moderne » en 1927. Là il développe une critique de la modernité, somme toute assez classique, qui se situe dans le sillage de Maritain, de Massy, puis d'autres penseurs anti-modernes.
C'est une critique qui se développe en trois points chez Guénon, c'est très clair. C'est une critique qui est encore valable aujourd'hui, on lit la crise du monde moderne aujourd'hui, mais ce n'est pas encore la critique radicale qui va venir après. Donc cette critique, c'est qu'au point de vue métaphysique, l'avoir est en train d'étouffer l'être, et la société s'ordonne autour d'une nouvelle religion qui est celle du progrès, soutenue par la raison et concrétisée par les progrès techniques, donc classique.
Deuxième type de critique plutôt politique, la démocratie et la transposition du matérialisme dans notre collectivité. Et le suffrage universel est la loi du plus grand nombre. Cette loi du plus grand nombre amène assez logiquement à ce qu'Ortega y Gasset appellera l'avènement des masses. Là aussi, il me semble que la critique est quand même assez bienvenue.
Et le troisième point, somme toute classique, c'est qu'on bascule avec le monde moderne aussi dans une mentalité profane, dont le but principal est la recherche du bonheur terrestre et du bien-être matériel. Et toute la société s'ordonne autour de ces deux objectifs. Donc là, je crois que la critique est quand même assez... Mais à l'époque, ce n'est pas une critique originale, ni tellement radicale.
Là où Guénon porte une critique extrêmement radicale contre la société moderne, c'est dans son ouvrage, à mon avis peut-être le plus essentiel, qui est publié en 1945, « Le règne de la quantité et les signes des temps ». Alors là, le monde moderne est condamné en bloc, dans sa logique mortifère. Et là, il ne s'intéresse plus tellement... Il revient sur les critiques qu'il a déjà portées dans la crise du monde moderne, mais il va beaucoup plus loin.
Là, il y a une dimension philosophique. Par exemple, pour prendre un exemple, c'est qu'il a une réflexion quand même très profonde sur l'espace et le temps. Réflexion qui anticipe à bien des égards ce qu'a pu écrire aujourd'hui Paul Verilio quant à l'accélération du temps et la réduction des espaces. Pour Guénon, c'est une évidence.
L'histoire s'accélère et les espaces se rétractent au fur et à mesure que le monde moderne se déploie. Ce qui correspond, dans l'ordre métaphysique, à l'enfermement de l'esprit par le monde manifesté. Donc là, c'est quand même une critique très forte. Et dans ce monde-là, entièrement matérialisé, la seule dimension qui compte pour Guénon, la dimension métaphysique, risque aussi d'être entièrement parodiée.
C'est là où c'est la plus forte critique contre le monde moderne, c'est qu'il a peur, Guénon, que la métaphysique dont il se sent le porteur, le héros, soit elle-même détournée de son but. Puisqu'au moment d'étant entièrement matérialisé, les individus étant des atomes équivalents les uns aux autres, que peut-il rester ici d'esprit dans cet envahissement total de la matière ?