Développements du spiritisme d’Allan Kardec au Brésil et au Vietnam

La spiritualité, en particulier dans ses formes les plus marginales, tend vers un éternel renouveau : changeant, fluidique…  bref vivant.

Toute tentative d’enfermement de celle-ci,  derrière une herse de dogmes, ou sous couvert d’un quelconque souci "d’orthodoxie" ne génère qu’atrophie, ossification et ne mène inéluctablement qu’à la mort.

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Le XIXème siècle vit ainsi l’essor de nombreux mouvements occultistes, notamment le spiritisme, dont la figure de proue est incontestablement Allan Kardec.

Sa Revue Spirite (revue créée en 1858 et qui existe encore) tirait à près d’un million d’exemplaires au sortir de la première guerre mondiale.

Un tirage inimaginable pour nous, un siècle plus tard, où les termes d’ésotérisme ou d’occultisme  sont devenus pour le grand public (acculturation oblige) suspects.

Dans l’un de ses cinq ouvrages, Le livre des Esprits, Allan Kardec écrit :

"L'homme n'est pas seulement composé de matière, il y a en lui un principe pensant relié au corps physique qu'il quitte, comme on quitte un vêtement usagé, lorsque son incarnation présente est achevée.

Une fois désincarnés, les morts peuvent communiquer avec les vivants, soit directement, soit par l'intermédiaire de médiums de manière visible ou invisible… "

spiritisme d’Allan Kardecspiritisme d’Allan Kardec   

A cette même époque, dans les années 1920, deux nouvelles religions virent le jour au Brésil et au Vietnam : l’Umbanda et le Kaodaïsme.

Toutes deux sont imprégnées de la philosophie spirite d’Allan Kardec, via des influences culturelles, économiques ou politiques.

Quel prolongement retrouve-t-on entre le substrat endogène de ces pays (respectivement afro-amérindien et sino-vietnamien), les pratiques de communication avec les esprits qui y étaient déjà présentes et l’apport du kardécisme ?

Réponses de Jérémy Jammes dans cet exposé de 38 minutes enregistré lors du dernier colloque Politica Hermetica  (déc. 2011) et enregistré à la Sorbonne (Paris).

Extrait de la vidéo

J'ai l'honneur de représenter un échange que j'ai entamé avec Marion Aubray depuis presque deux ans sur une comparaison entre le Brésil et le Vietnam sur la question du spiritisme au travers de deux religions, l'Umbanda au Brésil et le caodaïsme au Vietnam. Marion Aubray s'excuse, elle est actuellement à Fortaleza au Brésil où elle est professeure invitée en anthropologie des religions et elle conduit là-bas en parallèle des recherches sur les chirurgies spirituelles, spécialité des médiums spirites brésiliens justement.

Et à l'heure où nous parlons, elle assiste à un mariage ou bandiste. Dans le sillon tracé par l'exportation des mouvements occultistes hors de l'Occident, alors par occultisme nous entendons ici les mouvements, certains ésotérismes réformés apparus au 19e siècle, donc la société autosophique, le spiritisme, le pérennialisme, l'église gnostique. Donc dans ce sillon là, le Brésil et le Vietnam font clairement office de laboratoires d'expérimentation d'une activité spirite exportée, réceptionnée, intégrée et réinterprétée par les populations locales.

Deux mouvements indigènes ont particulièrement été influencés par le spiritisme occidental et ses adeptes ne le cachent pas. D'une part le caodaïsme, religion vietnamienne apparue en Cochinchine française dans les années 1920, et d'autre part l'ubanda, qui est une religion aujourd'hui qualifiée d'afro-brésilienne, apparue au Brésil à peu près à la même époque. Sous le terme de spiritisme et les pratiques spirites occidentales qu'il induit, se présente un phénomène bien connu au Brésil, moins bien au Vietnam, et dont notre propos sera de discerner clairement les causes et les effets dans ces deux milieux socio-historiques certes distincts, mais éclairant à la fois sur notre compréhension du phénomène spirite et des religions indigènes.

Peu d'études se sont données la peine de décrire la spécificité du lien entre le spiritisme et ces deux religions, soit en dessinant la filiation historique des idées de l'un par rapport à l'autre, soit en relativisant leur mutuel attachement. Il est difficile de faire le partage entre substrats locaux et apports extérieurs dans un tel processus d'emprunt et de sociogèneses, dont les uns et les autres s'entremêlent pour formuler une pratique et une doctrine hybride.

Les mises en perspective sociologiques de Redfield, Linton, Erskovitz et plus récemment Roger Bastide, André-Marie, ont permis de décrypter des phénomènes d'alliance, d'emprunt ou d'acculturation d'un univers de sens à un autre. Penser les développements du spiritisme kardéciste hors de ses murs occidentaux, en terrain brésilien et vietnamien précisément, pousse inévitablement à réfléchir au processus de réinterprétation, c'est-à-dire d'appropriation par la pensée indigène ou des catégories de pensée de la culture native, pour prendre le terme d'André-Marie.

Après avoir rappelé les traits caractéristiques du spiritisme kardéciste, notre approche comparative décrira son arrivée et sa pénétration dans ces deux contextes, puis mettra en évidence les mutations du spiritisme. Pour se dire spirite, il ne faut pas obligatoirement faire partie d'une association, mais admettre certaines théories de communication avec les esprits et suivre les pratiques correspondantes.

Écrire l'histoire du spiritisme, de sa propagation en Occident, puis au Brésil et en Cochinchine, reste un chemin sinueux et épique, puisque dès l'origine du spiritisme, ses membres eux-mêmes ont été divisés en plusieurs écoles, qui se sont elles-mêmes en co-multipliées par la suite, tissant un inextricable réseau de personnes et d'influences. Le tout nourrit un foisonnant de productions littéraires.

Disons que le premier et principal codificateur du spiritisme fut le pédagogue lyonnais Hippolyte Rival, qui à la suite de diverses révélations prit le nom celtique d'Alan Kardec, qui a rédigé cinq livres et deux monographies. Il affirmait que leur contenu n'était pas de sa personne, mais provenait de plusieurs esprits avancés, ayant communiqué leur volonté par l'intermédiaire de différents médiums.

Ses ouvrages principaux sont le Livre des esprits, le Livre des médiums, les Évangiles selon le spiritisme, Enfer et Paradis et Genèse, auxquels s'ajoute la création en 1858 de la revue Spirit. L'œuvre de Kardec et de ses successeurs a pour objectif majeur d'offrir une étude du monde invisible, mettant en évidence une doctrine de la réincarnation et d'une communication rationnelle avec les désincarnés.

Son œuvre exprime un projet social autant que spirituel, désirant faire de la pédagogie spirite, auprès des couches défavorisées, le vecteur pacifié d'un nouvel ordre social. L'impact du spiritisme en France est tel que la revue Spirit compte près d'un million d'abonnés au lendemain de la première guerre mondiale. Les cercles spirites se constituent le plus souvent à partir d'une famille qui agrège quelques proches en des réunions d'évocation des esprits.

Au-delà de ce mode de socialisation de type familial, il s'agit de replacer le spiritisme dans l'engouement collectif qu'il provoque en Occident. Le spiritisme peut se définir d'un point de vue sociologique comme un mouvement de révolte antimatérialiste apparu dans le cadre du processus d'industrialisation et à l'époque du socialisme naissant du XIXe siècle. Contemporaine des interrogations nouvelles portant sur le christianisme et un renouvellement de la foi, s'adjoignant les techniques de la modernité, la doctrine spirite véhicule un espoir en l'après-vie et cultive un effort de pacification de la douleur.

La sollicitation active des morts, pratiquée par le spiritisme, répond à la demande des âmes en peine, pour reprendre le mot de Giordana Charuti, et construit un milieu communautaire propice à l'accomplissement du deuil. Ainsi, dans le cas du Vietnam, pour les colonisateurs expatriés, l'activité spirite peut, grâce au contact qu'elle permet avec des figures occidentales familières, se comprendre comme une manière de renouer le lien avec la métropole et l'ensemble des interrogations philosophiques, matérialisme, spiritualisme, etc., et idéologiques, socialisme, néo-christianisme, que connaît l'Occident.

L'utilisation des vocables « spirit » ou « spiritisme » ont inévitablement des conséquences épistémologiques sur l'appréhension sociologique, historique, ethnologique des faits religieux, oubandistes et caodalistes, et ne peut donc pas être manié impunément en contexte brésilien et cochon chinois, dans lequel d'autres pratiques de communication avec les esprits ont une place séculaire, d'origine afro-brésilienne, amérindienne et sino-vietnamienne, respectivement.

La spécificité occidentale de cette dénomination justifie, selon nous, la nécessité d'employer les termes « spirit » ou « spiritisme » dans leur seule relation avec leur ascendance occidentale. Dans les années 1920-1930, la présence en cochon chine à la fois de « spirit » parmi les caodalisateurs et d'une littérature occultiste dans les librairies rend accessible la connaissance de la doctrine et des techniques médiumniques de Kardec.

À des époques différentes, le romancier et spirite Gabriel Gobron et le professeur de vietnamien à l'INALCO, Gustave Meillon, ont diffusé l'idée selon laquelle le caodaïsme aurait emprunté au spiritisme occidental sa pratique médiumnique. Par exemple, Gabriel Gobron parle de « bouddhisme rénové », « spiritisme anamite », « religion nouvelle en Eurasie ». Gustave Meillon simplifie la religion caodaï en la décrivant comme un syncrétisme assorti du spiritisme occidental.

Leur affirmation nie la capacité d'adaptation au changement historique des adeptes du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme.

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