Approches de l'ésotérisme
L’ésotérisme souffre actuellement d’une image galvaudée et ce mot fourre-tout est quasiment devenu péjoratif. En effet, un occidental qui s’y intéresse sérieusement s’expose de nos jours à trois « œil de cyclone» puissants, vampiriques et antagonistes. D’une part il lui faut faire face à la herse des dogmes issus des églises institutionnalisées, d’autre part il lui faut tenter de fertiliser la chape de béton (armé) laïciste, horizontale, qui a façonnée nos académies, et en dernier lieu, il lui faut surnager à la gigantesque déferlante, parodique et consumériste (pléonasme volontaire), intitulée «développement personnel» qui a gangrénée les rayonnages de nos librairies et du web.
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Or si l’on fait l’effort de prendre un peu de recul, depuis la Renaissance, et la redécouverte de la philosophie alexandrine, puis de l’Egypte ancienne: l’interprétation de la sagesse divine, la Sophia, de l’abîme de Dieu ou du Dieu de colère ont donné lieu à de nombreuses interprétations (herméneutiques) passionnantes, d’une grande richesse, et dont le langage quelque peu oublié repose sur les mythes et les symboles.


Pensez-vous que la Tradition, la transmission des réalités immuables, qui enseignent à l’homme ce qu’il a été, ce qu’il est, et ce qu’il va devenir prend souche à l’université ? Dans l’observation de la nature ? Dans la vie de tous les jours ? Ou dans différents cénacles initiatiques ? Difficile question où « celui qui sait se tait » mais néanmoins sur laquelle Antoine Faivre, Jean-Pierre Laurant et David Lucas vont tenter de nous éclairer...


Souhaitez-vous parvenir à distinguer l’imaginaire , la folle du logis évoquée par Paracelse et Pascal de l’imagination créatrice chère à Böhme, Willermoz ou Corbin et qui permettrait d’accéder à des niveaux de réalités supérieures ?


La rigueur scientifique du « rapport au texte » (Marsile Ficin, Pic de la Mirandole) s’oppose-t-elle à l’expérience extatique (Jean de la Croix, Ibn’Arabî, Jakob Böhme), ou bien ces deux voies sont-elles complémentaires ? Réponse de nos trois intervenants, dans cette table ronde de 55 minutes filmée au Forum 104 et animée par Michel Cazenave.
Extrait de la vidéo
On sait qu'aujourd'hui le mot « désautérisme » a pris un sens extraordinairement large et qui, éventuellement, a largement débordé par rapport à la signification première qu'avait ce mot.
Et on va donc essayer de faire un petit peu le point sur cette question et de comprendre en même temps ce que c'est que l'ésotérisme et comment il se présente dans nos sociétés.
Et pour nous accompagner dans ce trajet, nous avons aujourd'hui avec nous Antoine Fèvre, directeur d'études honoraires de l'École pratique d'autres études, qui tenait la chaire d'Histoire de l'ésotérisme moderne.
Et voilà des courants ésotériques modernes et contemporains.
Jean-Pierre Laurent, qui était lui aussi enseignant à l'École pratique d'autres études, qui est membre du groupe de sociologie et religion du CNRS.
Et David Lecas, qui est docteur en philosophie.
Donc la première question que j'aurais envie de poser, c'est effectivement, qu'entend-on exactement par « ésotérisme » ?
Parce qu'on a l'impression que c'est un mot qui est devenu tellement vague dans sa signification.
Ah, c'est à vous Michel que vous m'adressez, si je peux me permettre.
C'est à vous que je vous adresse.
Merci de me donner la parole, parce qu'il me semble que, au départ de tout entretien à propos de ce terme, il importe de rappeler ou de préciser que c'est un mot valise, qui a plusieurs sens, ce à quoi d'ailleurs vous faisiez très justement allusion à l'instant.
Il y en a quatre ou cinq.
Alors, si j'envoie le mot « ésotérisme » devant un public, un certain nombre de personnes vont l'entendre dans un sens, un certain nombre dans un autre sens, un certain nombre dans un autre sens, très rapidement, si vous voulez, très rapidement.
D'abord, c'est un terme qui sert à délibérer, notamment de des grandes surfaces, pour mettre un petit peu quantité de choses très diverses, très disparates, comme franc-maçonnerie, alchimie, parapsychologie, etc., etc., astrologie, bien sûr, etc., toutes sortes de choses extrêmement intéressantes.
Mais enfin, c'est un terme parapluie qui couvre un petit peu beaucoup de choses qu'on ne sait pas ou mettre ailleurs.
Alors ça, c'est une définition, entre guillemets, qui intéresse, disons, surtout le sociologue, beaucoup plus que l'historien ou le philosophe.
Dans les librairies anglo-saxonnes, ça s'appelle « occult », ou bien « metaphysics », curieusement.
Vous avez aussi les livres du Nouvel Âge, sur le Nouvel Âge, enfin, quantité de choses.
Ça, c'est le terme général pour les libraires, si vous voulez, et puis pour un certain nombre, aussi, de responsables d'édition de livres.
C'est un petit peu n'importe quoi, mais je n'emploie pas ça dans un sens péjoratif.
Ce terme dans un sens péjoratif.
Alors, vous avez une autre signification qui est ce qui est secret.
Ce qui est secret.
La discipline de l'arcane, la transmission secrète d'un maître à un disciple, des propos que Jésus-Christ aurait tenus en secret à ses apôtres et qui ne figureraient pas dans les textes du Nouveau Testament, des secrets qui auraient été émis volontairement par des artistes dans certaines œuvres pour cacher certaines choses qui seraient inavouables par l'Église.
Pensez par exemple au Da Vinci Code, et à Dan Brown, etc.
Bon, c'est un terme très général, trop général pour qu'il puisse être utile quand on parle d'ésotérisme, parce que c'est une notion universelle.
Là, vous avez un troisième terme qui est plus intéressant, un troisième sens qui est plus intéressant.
Il s'agit de ce qui est caché, mais alors, il s'agit de ce qui est caché dans la nature.
La nature est pleine de signatures.
La nature est pleine de signes qu'il s'agit de déchiffrer symboliquement.
Par exemple, il y a des rapports entre la nature aussi, elle-même.
Par exemple, il y a des rapports entre le monde céleste et notre vie personnelle.
Vous voyez par exemple l'exemple de l'astrologie.
Il y a aussi des secrets qui sont à l'intérieur des écritures.
Les écritures saines, par exemple, attendent d'être déchiffrées, non pas parce que quelqu'un aurait voulu, leur auteur ou leurs auteurs auraient voulu cacher volontairement certaines choses, mais parce que la haute valeur symbolique du texte se prête à une interprétation permanente, voire indéfinie.
Il y a aussi les secrets qui sont dans l'histoire.
Il y a une histoire secrète.
Il y a une histoire secrète qui est invisible aux hommes et dont certains pensent que ce n'est pas celle des historiens.
Mais si on s'est déchiffré les événements de l'histoire, les événements qui sont accessibles à l'historien, peut-être que derrière ça, on s'aperçoit qu'il y a des choses qui se cachent.
Et qui sont intéressantes à déchiffrer.
Et puis, il y a aussi l'idée d'ésotérisme, tel que l'emploient les tenants de l'école traditionnelle.
Par exemple, les disciples de René Guénon.
L'idée qu'il y a une tradition primordiale qui surplomberait toutes les traditions et les religions du monde.
Ce serait la fameuse philosophie apérenniste.
Voilà, c'est la philosophie apérenniste.
Ça avait commencé déjà à l'époque de la Renaissance, avec Pic de la Mirandole, Marcille Ficin.
Ça se réduisait au bassin méditerranéen, en gros.
Tandis qu'on a inventé cette idée de tradition primordiale, c'est-à-dire universelle, véritablement, qui surplomberait toutes les religions et les traditions du monde depuis les origines.
Alors, l'ésotérisme, dans ce contexte, c'est donc l'étude, la tentative de retrouver cette tradition, les méthodes, les moyens d'y parvenir.
D'ailleurs, en anglais, les tenants de ce cours-là préfèrent parler d'ésotérisme, pour distinguer, justement, leur approche d'ésotérisisme qui concerne tout le reste.
Si vous voulez, toutes les autres définitions que je donne.
Puis alors, il y a aussi un dernier sens, lâche paraitre.
Il a été créé à l'École pratique des hautes études à Paris, puis ensuite à l'Université d'Amsterdam, et puis ensuite à l'Université de Exeter, et puis ensuite aux États-Unis, dans certaines associations de sciences des religions, une spécialité qui s'appelle, non pas l'ésotérisme, puisque c'est un mot qui se prête à tellement de définitions, mais les courants ésotériques, les courants ésotériques occidentaux.
Alors, ils sont identifiables par un certain nombre de caractéristiques, c'est-à-dire qu'ils ont ensemble un air de famille.
Alors, c'est l'objet de cette spécialité, c'est d'étudier ces différents courants, comme par exemple l'alchimie dite spirituelle, c'est une énorme littérature, n'est-ce pas, dite spirituelle ou mystique.
Étudier, par exemple, l'histoire des courants dirosicruciens, étudier un grand courant spirituel qui s'appelle, par exemple, la théosophie chrétienne, qui commence avec Jacob Böhm au XVIIe siècle, d'étudier le courant occultiste du XIXe et du début du XXe siècle, d'étudier aussi l'histoire des spéculations de type arithmosophique, c'est-à-dire portant sur la symbolique ou la magie des nombres, etc.
Ces différents courants ont un certain air de famille, qui serait évidemment un petit peu...