Les gravures illustrant la mystique de Jacob Böhme

Antoine Faivre se livre ici à une analyse historique et symbolique des gravures de 1628 illustrant l'oeuvre de Jacob Böhme (1575-1624), le "théosophe d'Amsterdam", dans l'édition de Georg Gichtel. Tout en en dévoilant l'auteur (identifié en 2007), il définit avec précision ce qu'il entend par "Théosophie" et revient sur l'histoire des courants hermétiques allemands du XVIIème siècle qui les vit naître.

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Extrait de la vidéo

Je suis volontiers un montreur d'images, ça s'intitule alors Aspect de la théosophie chrétienne, imagination créatrice et iconographie dans la théosophie chrétienne, illustrée donc par les gravures dans l'édition des œuvres de Jacob Böhm par Gischtel, parue en 1682.

Je voudrais d'abord rappeler tout de suite ce que l'on entend couramment et classiquement par théosophie, théosophie chrétienne en l'occurrence.

La société théosophique fondée en 1875 c'est autre chose, je ne dis pas qu'il n'y a pas d'éléments de théosophie ancienne dedans, mais on distingue le théosophisme de la théosophie chrétienne, qui commence en gros avec Jacob Böhm, tout au début du XVIIe siècle, avec ce cordonnier silésien dont l'œuvre est tout à fait extraordinaire, ça avait commencé d'ailleurs un peu avant, mais je ne vais pas vous faire là tout un cours sur l'histoire de la théosophie, mais disons simplement que ce qu'on appelle le courant théosophique, ça fait partie des courants qu'il est classique d'appropler, les courants ésotériques occidentaux modernes, avec la cabale chrétienne, la philosophie occulte de la renaissance, la littérature alchimique, considérée comme une forme de méditation et de connaissance supérieure, le rosicrucisme, l'œuvre et la continuation de Paracels, le courant occultiste qui commence avec Éliphas-Lévy, milieu XIXe jusqu'au début XXe, l'illuminisme du XVIIIe siècle avec Saint-Martin, etc., mais ça fait aussi partie de la théosophie.

Quelle est sa spécificité à ce courant théosophique ?

De Böhm à Franz von Bader en Allemagne, en passant par Louis-Claude de Saint-Martin, je dirais que c'est l'ensemble de trois caractéristiques qui ne sont pas propres à la pensée théosophique, mais qui, mis ensemble, me paraissent constituer assez sa spécificité.

Je dirais premièrement un intérêt très vif, une spéculation très poussée sur ce qu'on pourrait appeler le triangle Dieu-homme-nature.

C'est mon premièrement.

Qu'est-ce que j'entends par là ?

Bien que Dieu, ou la nature de Dieu, les processus intra-divins, nous allons voir ça dans les images, notamment la nature avec un grand N conçu comme personne vivante, la nature extérieure, intellectuelle ou matérielle, et l'homme, n'est-ce pas ?

L'homme, son origine, Adam et Ève, sa place dans l'économie de l'univers, etc.

Ce sont les trois choses, n'est-ce pas, autour desquelles tourne la spéculation théosophique, qui portent donc sur ces trois angles-là et qui les examinent comme réseaux complexes de relations et de correspondances.

Et alors, le deuxième élément, c'est ce que j'appellerais la primauté du mythique, c'est-à-dire de l'image, du récit.

Pensez, par exemple, au récit de la Genèse, au début de la Bible, Adam, Ève, la chute, la tour de Babel, etc.

C'est-à-dire que c'est une herméneutique, c'est une interprétation permanente des textes d'origine, généralement de la Bible, qui servent aux théosophes de support de méditation.

Et c'est presque toujours une spéculation qui porte sur des images, n'est-ce pas ?

Par exemple, la Genèse, la vision d'Ézéchiel dans la Bible, l'apocalypse de Jean.

Alors, on voit beaucoup de figures se mouvoir dans ce type de discours, la sagesse divine, la Sophia, les anges, l'androgyne primitif, les chutes successives de Lucifer, d'Adam, de la nature elle-même, voilà.

Et puis, troisièmement alors, c'est l'idée selon laquelle l'être humain pourrait être capable, certains pensent le faire, d'avoir accès, de développer un accès direct à des mondes supérieurs.

C'est cette idée selon laquelle l'homme possède en lui-même une faculté en sommeil, toujours potentielle, d'entrer en rapport avec le monde divin ou plus généralement avec des entités d'un ordre supérieur.

Il ne s'agit pas de la mystique d'union à la saint-Jean de la Croix ou à la sainte Thérèse d'Avila, non, qui est une mystique de fusion, d'union avec son dieu, mais il s'agit plutôt du monde divin dans son ensemble, un intérêt très vif, parce que Scoricorbin à propos de, en gros, bien que ce soit différent, à propos de la mystique ou de la théosophie chiite, n'est-ce pas, de l'islam, appelait le mundus imaginalis, le monde imaginal.

L'idée selon laquelle on peut se brancher, nous possédons une imagination active, une intellectus comme on disait, pour reprendre un terme médiéval latin, qui permet de se brancher sur certains ordres de réalité supérieurs.

Et alors là, dans la théosophie, il y a une expérience spécifique qui commence surtout avec Böhm au début du XVIIe siècle, c'est ce qu'on appelle la Zentrale Schau, la vision centrale, n'est-ce pas, qui est une sorte d'état modifié de conscience, à la faveur duquel on pense pouvoir explorer tous les niveaux de réalité, en assurant une sorte de compénétration entre le divin et l'humain.

Donc, ce qui caractérise l'expérience du théosophe, que ce soit Böhm ou notre ami Gischtel, dont nous allons faire la connaissance, et les dessinateurs en question, c'est donc un certain type de connaissance visionnaire.

Et alors, un exemple classique d'expérience visionnaire, c'est celui, pourquoi ne pas commencer avec lui, puisque c'est le héros de notre soirée, Jacob Böhm, hein, Jacob Böhm, je rappelle, 1575-1624. Son ami Frankenberg, Abraham von Frankenberg, a donné un récit, il fait une biographie de Böhm, dans laquelle il dit une chose tout à fait extraordinaire, mais enfin qui n'est pas très extraordinaire quand on connaît un peu ce genre de littérature.

Comment est-ce que Böhm a eu sa première intuition ? Comment les choses lui sont-elles venues ?

Eh bien, il écrit que, un jour de 1610, je cite, je traduis de l'allemand, un jour de 1610, nous écrit Frankenberg peu après la mort de Böhm, Böhm fut saisi par la lumière divine et par l'aspect que prit soudain un vase d'étain qu'il contemplait.

Vous n'attendez pas, il y avait un vase d'étain, c'est bien connu ce que je vous raconte, les rayons de soleil, c'était en plein jour, semble-t-il, en plein midi, les rayons de soleil tombent sur le vase d'étain, là, il a une intuition, il a l'intuition des rapports entre les choses, entre les quantités de choses, et à ce moment-là, c'est une illumination, et à ce moment-là, il a une illusion fulgurante, et c'est à partir de cette illumination que toute son œuvre extraordinaire, avalanche de textes baroques, toute son œuvre va se développer, pendant des ouvrages et ouvrages nombreux à partir de 1610.

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