Poésie et initiation : Gérard de Nerval
Une phrase, un mot, un vers, peuvent créer une onde de choc. Ce choc, qui va faire tressaillir le lecteur attentif, va engendrer chez lui des modifications tant extérieures qu'intérieures : à la fois psychique et ontologique. La poésie a bouleversé la vie de Pacôme Thiellement. Elle a modifié son rapport au monde, et aux autres. En prenant exemple de la réception qu’il fit des écrits et de la vie de Gérard de Nerval, nous tentons de comprendre ici l’armature théorique de cette expérience. Sans exclure son volet pratique, naturellement...
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Attirer la faveur des Dieux, influer sur son propre destin a de tout temps constitué une interrogation majeure pour les hommes : les poètes occuperaient-ils aussi une place de premier rang, parmi ces devins, et ces prophètes ?


Les visions de Gérard de Nerval dans son Paris, « Par Isis »
Pacôme Thiellement, interrogé par Samuel Macaigne, revient tout d’abord sur la notion d’ « initiation » selon la définition que l’historien des religions Mircea Eliade a énoncée. Cette « transmission » précédant cette « modification irrémédiable de l’être » ne peut-elle s’envisager qu’entre humains ? Une autre voie est-elle possible ?


Un texte, un poème pourrait-il aussi engendrer cette bascule, dissociant clairement un avant, d'un après ?
A partir de nombreux exemples : Rimbaud, Baudelaire, Breton, Apollinaire, Ronsard, Hugo, Alfred Jarry et Léon-Paul Fargue (« tous deux considéraient Les Chants de Maldoror comme leur Bible »), il nous entraine à nous interroger, avec la vigueur qui est la sienne : dans quelle mesure ces voix de l’inspiration ont-elles une influence sur l’ordre du monde...
Extrait de la vidéo
... Bagliss TV, bonjour ! Aujourd'hui nous recevons, pas comme tiellement, auteurs de L'Homme électrique, La victoire des cent rois, Sic omor Sic amur, qui reviennent sur le sujet que nous allons évoquer tout à l'heure, mais aussi Tu m'as donné de la grâce et j'en ai fait de l'or. Cet ouvrage au carrefour de la confession, de l'exégèse de sa propre vie, en quelque sorte, et de tout ce que la littérature, l'art, la création, même si on reviendra sur ce mot tout à l'heure, peuvent faire pour nous.
Alors, le sujet d'aujourd'hui, c'est poésie et initiation. Si on veut définir un petit peu ces deux termes, parce que la cheville entre les deux peut rendre ça un peu vague, on peut prendre pour la poésie, d'abord cette définition strictement étymologique, poésie en grec, créer, donc poésie comme acte de création, on verra comment on peut peut-être aussi l'interpréter. Quant à l'initiation, c'est initiare en latin, initier au mystère, c'est le premier sens du terme, c'est un sens religieux d'initiation au mystère, avant que ça ne soit le début, le commencement, l'initium.
Et pour, peut-être qu'on plante un cadre, on va passer à la définition que Eliade donne dans Initiation, rite, société secrète, qui dit, on comprend généralement par initiation un ensemble de rites et d'enseignements oraux qui poursuit la modification radicale du statut religieux et social du sujet à initier. Philosophiquement parlant, l'initiation équivaut à une mutation ontologique du régime existentiel.
À la fin de ses épreuves, le néophyte jouit d'une toute autre existence qu'avant l'initiation, il est devenu un autre. Évidemment, quand on lit ça, on ne peut pas ne pas s'empêcher de penser au jeu est un autre et à l'expérience de la voyance, finalement, qui est peut-être une des formulations modernes de ce qu'est le rapport à l'initiation poétique. Alors, toi qui t'es intéressé beaucoup, par exemple, à Nerval, à toute cette généalogie-là, peut-être même avant Nerval, à Blake, qu'est-ce que tu penses de l'idée qu'après tout, il y a une opposition entre le créateur au sens gnostique et le poète au sens de créateur, ce poète voyant ?
C'est le point de départ indubitable de toute cette lignée de poètes modernes. C'est probablement d'ailleurs parce qu'il y a eu, avant l'expérience de la Révolution française, que la poésie de Blake, celle de Nerval, ont pu émerger, c'est-à-dire qu'il y a eu une coupure radicale qui s'est faite, mais elle s'est faite non pas avec, on va dire, la tradition dont il venait, mais les formes institutionnelles qu'elles avaient prises et qui avaient dégénéré de telle sorte qu'elles avaient pu ne plus apparaître que comme des organismes politiques, à savoir les grandes religions, les églises, et une fois sans église, alors le rapport direct devait se trouver entre la voie de l'inspiration et les hommes eux-mêmes.
Et les poètes ont été ces hommes qui ont expérimenté le rapport direct avec la voie de l'inspiration, sans qu'il y ait une construction préalable qui cadre les images qu'elles devaient produire. D'où, chez Blake, évidemment, cette mythologie débordante, psychédélique. D'où, chez Nerval, cette errance entre les figures, les figures divines, les différents dieux. Il y a cette phrase qui lui était attribuée dans la conversation où je crois qu'on lui demandait pourquoi il ne prenait pas une religion.
Il disait « j'en ai douze » ou « j'en ai quinze ». Et d'une certaine façon, bien sûr, dans l'expérience de Nerval, c'est comme des voiles qui passent les unes après les autres et ils les traversent. J'ai amené avec moi, et ça va nous permettre de rendre la chronologie encore plus compliquée, le seul livre dont je possède, qui soit un peu ancien, dont j'ai une édition originale. J'ai décidé d'acheter une édition originale.
C'est « Le flagrant délit » qui est une plaquette publiée par André Breton en 1949, qui au départ était simplement une réponse au fameux faux-Rimbaud. C'est l'affaire de la chasse spirituelle, ça n'est pas notre sujet, et ce n'est pas la raison pour laquelle je tenais à avoir cette plaquette avec moi. Mais parce qu'à la fin de cette longue critique de ce faux-Rimbaud, cette longue démonstration de la part d'un poète pourquoi ce texte attribué à Rimbaud n'était pas de Rimbaud, soudain, d'une façon totalement exceptionnelle, il s'arrête, et on change apparemment de sujet, et il publie quasiment la dépêche AFP de la découverte des textes de Nagamadi.
Donc dans le désert de Nagamadi, la découverte de la jarre qui contenait les codex attribués aux Gnostiques. Soudain, Breton écrit, le quaire, 12 juin, on vient de découvrir dans une jarre à 50 km au nord de Luxor, un manuscrit sur papyrus datant du IIIe siècle après Jésus-Christ, et rédigeant en langue copte, c'est les textes Gnostiques, et Breton, qui ne les a pas eus en main, commente, et il dit, en admettant qu'elles se confirment, une telle découverte ouvrirait à l'esprit une perspective entièrement nouvelle et d'une ampleur jamais atteinte jusqu'à ce jour.
On sait en effet que les Gnostiques sont à l'origine de la tradition ésotérique qui passe pour cette transmise jusqu'à nous, non sans s'amenuiser et se dégrader partiellement au cours des siècles. Or, il est remarquable que, sans s'être concerté le moins du monde, tous les critiques vraiment qualifiées de notre temps ont été conduits à établir que les poètes dont l'influence se montre aujourd'hui la plus vivace, dont l'action sur la sensibilité moderne se fait le plus sentir, Hugo, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, Jarry, ont été plus ou moins marqués par cette tradition.
Donc on arrive à notre sujet. Non certes qu'il faille les tenir au plein sens du terme. On est toujours dans notre sujet. C'est Breton qui répond, pas moi.
Initié au plein sens du terme, c'est-à-dire finalement au plus bas, au plus basique. Voilà, initié par un homme. C'est toute la question d'initiation. Est-ce qu'on est initié par un homme, par un autre homme, ou est-ce qu'on est dans la recherche de la claire audience, à savoir du contact direct, de la source de l'inspiration.
Voilà, donc il faille les tenir, initié au plein sens du terme. Mais les uns et les autres en ont tout au moins subi fortement l'attrait et n'ont jamais cessé de lui témoigner la plus grande différence. Mieux même, il semble que souvent, sans l'avoir aucunement vu, alors qu'ils s'abandonnaient en toute solitude à leur voix intérieure, il leur arriva de recouper cette tradition, d'abonder dans son sens par une autre voix.
Il y a là un grand mystère sur lequel nous sommes quelques-uns alors que là, Breton, après-guerre, évidemment très esselé, mouvement de surréalisme ayant subi de nombreux... de nombreux chocs et contre-chocs successifs, a le besoin d'essayer de comprendre finalement ce qui a généré cette succession de visionnaires n'appartenant pas à une religion mais à un groupe constitué. Sachant aussi