Langage pur, langage impur
Dans un monde de plus en plus globalisé, nous sommes actuellement contraints de confronter nos différences, nos perceptions, nos rationalités et d'accepter, par l'utilisation qui est aujourd'hui faite du langage, les différentes formes de contradiction ainsi que de désaccord et de différenciation. Dans cet exposé, Paul Ghils en partant du mythe de l'origine (d'une parole sacralisée considérée comme disant le monde dans son ensemble, un monde qui se veut homogène), montre comment cette conception uniformisante est, en partie, toujours en vogue aujourd'hui.
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A commencer par les théories liées au substrat biologique du langage. A cette vision, il oppose une pragmatique de la contradiction qui intègre le rationnel, l'affectif, le communautaire et le linguistique. Et plus spécifiquement tous les "dynamismes qui sous-tendent ce pluralisme logique, dont les principes essentiels sont le dialogal, le dialogique/polyphonique et une forme de procéduralisation marquée par l'incertitude de l'objet et l'indécision du sujet"...
Cette conférence (18 min) a été enregistrée à l’Unesco lors du Colloque « A la confluence de deux cultures : Lupasco aujourd’hui » et organisée par Basarab Nicolescu (CIRET).
Extrait de la vidéo
C'est le type même de sujet qui couvre quasiment toutes les disciplines et qui couvre tout longtemps de l'histoire humaine puisque dans le titre même de ma présentation on trouve l'idée du mythe de l'origine et on trouve tout autant l'idée de pragmatique, c'est-à-dire enfin je dirais une orientation par l'utilisation qui est faite aujourd'hui du langage, une orientation qui va bien davantage vers ce qu'on admet, serait-ce implicitement, des formes de contradictions, de désaccords, de différenciations au sein de ce que nous connaissons aujourd'hui comme étant notre planète qui devient de plus en plus une véritable planète, c'est-à-dire où nous sommes contraints de vivre ensemble et donc de confronter des différences, des perceptions, des rationalités, on a cité aussi le raisonnable, tout cela se mêle entre le rationnel, l'affectif, le communautaire, le linguistique qui fait que le langage couvre absolument tous les types de tensions.
Il peut paraître logique de commencer par le début, j'ai donc pensé dire un mot de la question de l'origine parce que le langage est par excellence ce qui au départ est considéré comme sacré, il est évidemment dans les premiers temps de l'humanité très fortement associé à la divinité, c'est la parole, qu'elle soit révélée dans nos traditions monothéistes occidentales ou que ce soit la parole dans sa totalité comme dans le Veda indien par exemple qui n'est pas révélée mais qui est engendré, auto-engendré, non engendré en même temps.
Dans tous les cas, nous avons affaire à une sacralité de la parole qui est considérée comme disant le monde dans son ensemble et qu'il ne faut pas changer, il ne faut pas modifier sous peine de se voir répondre par la foudre des dieux et donc il y a de façon générale dans cette tension dont nous avons parlé aujourd'hui une forte insistance sur l'unité, sur l'homogène, sur la communauté. Donc parole première d'abord, je parle du début mais on pourrait tout aussi bien venir à l'époque contemporaine puisque on pourrait penser si nous suivons cette conception très occidentale d'une histoire lunaire voire unilinéaire, on pourrait penser que cette notion a disparu aujourd'hui.
Or il n'en est rien, nous sommes à l'UNESCO par exemple et il existe de très nombreux travaux qui visent à uniformiser, à normaliser comme on dit, les terminologies de toutes les disciplines, c'est-à-dire de décrire le monde d'une façon homogène. Ceci va non seulement de la physique et de la chimie mais ce qu'ouvrent parfois malheureusement je dirais les sciences humaines où il est par exemple obligatoire de qualifier dans le domaine médical les maladies, la santé, selon des termes, une terminologie qui est censée être universelle.
Je dis bien censée parce que de même que pour les droits de l'homme dont on a aussi évoqué le problème tout à l'heure, on adopte une terminologie universelle sans être passé par une véritable confrontation des cultures et sans être allé chercher ce qu'était la conception de l'universel, la façon dont on est dit dans telle ou telle tradition culturelle. On vient là un peu trop vite d'ailleurs au cosmo-politique puisque encore une fois c'est un mot surfait dans la mesure où nous avons la construction au travers des Nations Unies ou de bien d'autres organisations comme celle-ci, la construction d'un ordre planétaire qui se voudrait déjà et a priori universel sans qu'il soit passé avant cela par cette analyse, cette confrontation qui devrait nous être tout à fait naturelle puisque semble-t-il la contradiction, les opposés, les oppositions de tous genres, je ne veux pas entrer dans la terminologie mais semble aujourd'hui naturel qu'on la formalise ou non, qu'elle soit implicite ou explicite.
Donc normalisation terminologique et un autre point peut-être qu'il est utile de mentionner à cet égard, c'est la notion qui est aussi très contemporaine de l'origine génétique du langage, nous pensons évidemment à Chomsky et à toute son école où l'innéité du langage renvoie évidemment à une conception tout à fait homogène de ce qui est enraciné dans le cerveau, dans des structures, un appareillage neuronal qui est forcément le même pour tous les individus, qui est donc par là idéalisé et on peut voir comment par à la fois la normalisation terminologique contemporaine et l'idée d'une idéalité linguistique enracinée dans ces structures neuronales, on peut rejoindre l'époque contemporaine, conjoindre l'époque contemporaine plutôt à celle du passé.
Vous avez le mythe ancien, vous avez les mythes nouveaux, le mythe de l'oucoteur idéal chez Chomsky qui en est très loin d'ailleurs, parce que pour faire bref, Chomsky considère que seule la logique classique est réelle, valable dans l'analyse du langage, que le langage est inné donc il est forcément universel, nous avons le même cerveau, les mêmes structures neuronales et il rejette complètement pour ce qui est du langage ce qu'il appelle la performance, c'est-à-dire ce qui pour la pragmatique par exemple, conjoint l'affectif, le collectif, le social, le politique, tout cela ne l'intéresse pas, il n'y a que les fondements et vous voyez par là comment Chomsky est peut-être très contemporain, parce qu'on dit c'est le grand linguiste de l'époque contemporaine, sans doute a-t-il effectué une rupture épistémologique avec ce qui le précède immédiatement, le psychologisme, l'historicisme, etc.
mais il ne remonte pas vraiment puisqu'il rejoint les grands mythes anciens. Donc pureté de la langue, pureté de la terminologie qui est censée décrire l'univers de façon homogène et automatiquement impureté pour ceux qui sont dissidents par rapport à cette vision des choses. On se rappellera sans doute que dès l'idée de l'histoire de la chute de Babel, le châtiment doit être linguistique parce que la chute de Babel veut dire la confusion, l'incompréhension entre les hommes et saint Augustin y fait allusion en des termes extrêmement clairs, il dit que le châtiment infligé aux hommes doit être linguistique.
Il dit puisque la puissance du commandement est dans la langue, c'est par là que l'orgueil fut châtié. Donc, ah, péché linguistique, châtiment linguistique. C'est donc au départ, du point de vue historique, entre ces grandes représentations du langage, qu'on assiste à une tension, à une véritable contradiction si l'on veut, mais cette fois non pas formalisée à l'intérieur de chacune des formulations linguistiques, mais entre les grandes représentations que nous nous faisons du langage.
Pour ne pas rester en Europe, je citerai encore une fois les traditions philosophiques indiennes puisque s'il est une tradition philosophique ancrée dans la parole, c'est bien celle de l'Inde, puisque dans les traditions, je dis bien les traditions philosophiques indiennes, c'est la langue qui est première, en opposition peut-être, jusqu'à un certain point en tout cas, à la tradition grecque où dans le Logos on trouve à la fois le langage, la pensée, la rationalité.
Dans la tradition védique, c'est très clairement la parole qui est première. Tout est dissible dans la tradition, en tout cas classique bramanique, ce n'est sans doute pas le cas des traditions divergentes ou dissidentes, de le jainisme, le bouddhisme et d'autres, mais il y a là une position qui est d'ailleurs partagée par les opposants, qui est que tout doit être, doit pouvoir être dit, tout est dit.
Autre caractéristique intéressante du point de vue du langage, puisque là on est en plein dans le langage, le Veda ou tout autre texte considéré comme sacré, fait l'objet automatiquement d'une contestation. Une caractéristique de la tradition