Sacralité et symbolique du Cerf
Depuis des temps immémoriaux, l’homme entretient avec certains animaux des rapports pour le moins irrationnels. Irrationnels car combinant deux tendances apparemment contradictoires : la première tend vers la prédation et découle des impératifs matériels de sa propre préservation, et la seconde tend vers une forme de vénération, proche de la déification. Le Cerf concentre sur lui, justement, ces deux tendances, où certains verraient sans mal une signature à la « Totem et Tabou ».
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
En effet, cet élégant cervidé accompagne de manière très étroite, mais toute aussi discrète, le chemin de l’homme depuis fort longtemps comme l’attestent les nombreux ossements et fresques pariétales.
Revoir si besoin notre documentaire sur « L’âme secrète de l’Ardèche » qui nous replonge trente-cinq mille ans en arrière, dans la Grotte Chauvet, période aurignacienne….
De l’Aurignacien, en passant par les Rois de France, jusqu’à YouTube aujourd’hui….


En 2017, l’historien Jean-Pierre Laurant fît paraitre, avec Thierry Zarcone, l’ouvrage : « Le Cerf, une symbolique chrétienne et musulmane » (Les Belles Lettres Ed.). Un ouvrage richement documenté qui retrace les rapports et la symbolique que l’homme a entretenu – et entretient toujours - avec cet animal.
Dans le cadre de cette communication (Politica Hermetica) nous apprendrons ainsi que certains rois de France se faisaient enterrer dans une peau de cerf et que la cyclicité de la pousse (et perte) de ses bois lui a toujours conféré une place « à part » dans le bestiaire des hommes.
D’ailleurs, aujourd’hui encore, à l'heure des réseaux sociaux, ce sont bien les traques de cerfs qui sont partagées ennombre.... Pas celles des sangliers… !


Souhaitez-vous remonter le temps, et par la même occasion, sonder notre inconscient collectif pour découvrir les secrets de cet animal « antenne », par ses bois, gigantesques « capteurs osseux » ?
Est-ce grâce à cette particularité anatomique que les hommes d'hier lui ont reconnu cette noble vertu qu'est la prudence ?
Extrait de la vidéo
Ce travail sur le cerf a été écrit à deux mains, avec Thierry Zarcone, qui est spécialiste du monde turcoperçant. Et on a été frappé à l'occasion de diverses rencontres, en particulier au groupe de sociologie de l'Université de Paris. De diverses rencontres autour de thématiques proches, d'un certain parallélisme entre des mondes qui, en apparence, n'avaient rien à voir, ou en tout cas, peu à voir entre eux.
Alors, le livre concerne le monde abrahamique, mais avec quelques excursions dans d'autres domaines où on voit un certain nombre de correspondances qui peuvent paraître curieuses. Évidemment, on n'a pas essayé d'en tirer une théorie du symbolisme, comme on aurait fait au début du XIXe siècle. On a été frappé aussi par l'omniprésence du cerf dans les questions qui touchent le statut animal aujourd'hui.
Comme vous le savez, l'animal est en train de prendre dans un grand nombre de débats, qui sont aussi bien au niveau universitaire qu'au niveau grande presse, au niveau médiatique, mais aussi avec des implications politiques, en particulier avec les mouvements contre la chasse qui se sont beaucoup développés ces temps-ci. La question du statut de l'animal est remise d'une certaine façon en cause, et ça, ça nous intéresse.
Au départ, le statut animal est hérité chez nous de la Bible. Dans la Bible, après la chute et l'état paradisiaque, l'animal est mangé. Il est mangé, et c'est un peu comme si l'animal n'avait jamais existé. Après la chute et l'état paradisiaque, l'animal est mangé.
Il est mangé, et s'il est mangé, c'est qu'on l'a tué, et pour le tuer, qu'on l'a chassé. Donc, il y a un statut qui inclut la chasse et la mort. En même temps, ce droit, cette légitimité de la mort de l'animal est soumise à une réglementation qui est extrêmement complexe et que l'on retrouve dans l'ensemble du monde biblique, mais que l'on avait déjà sous des formes différentes, à la fois exprimées différemment et à partir d'une conceptualisation qui ne suit pas les mêmes chemins, dans la culture classique, en particulier dans la mythologie grecque.
Voilà le point de départ. Qu'est-ce que devient l'animal dans cette réglementation ? C'est développer à travers toute la fin d'Antiquité et le Moyen-Âge une vision de l'animal qui est intégrée dans l'ensemble du vivant. En particulier dans l'histoire des animaux d'Aristote ou dans l'histoire naturelle de Pline, tous ces textes qui ont couru à travers tout le Moyen-Âge, le statut animal joue donc un rôle fondamental.
À partir de là, on va voir une idée d'unité du vivant dans laquelle se développera un symbolisme, un symbolisme très complexe, très touffu, avec des éléments qui sont parfois contradictoires, que l'on retrouve, qui va passer de l'Antiquité dans le monde chrétien et dans le monde musulman. Là, cette situation jusqu'au milieu du XVIIe siècle, où là va intervenir en Occident une autre vision de l'animal à la suite de Descartes avec l'animal-machine.
Cette notion de l'animal-machine va mettre très longtemps à s'imposer puisqu'encore au début du XVIIIe siècle, on voit des approches symboliques qui restent extrêmement fournies. Cette situation arrive à la fin des Lumières, à son maximum, et au XIXe siècle, on va voir un certain nombre de changements. Ces changements, c'est le darwinisme. Avec Darwin, on réintègre l'animal dans un ensemble du vivant qui ramène l'animal dans la parenté humaine.
L'homme descend du singe, n'est-ce pas ? Ce qui ouvre des perspectives symboliques tout à fait extraordinaires en réalité, d'une part, et qui va donc s'opposer à la rationalisation qui continue de l'autre. D'où, à travers le XIXe siècle, ce goût que l'on va retrouver, on voit ça chez les chanoines savants des cathédrales, pour les bestiaires médiévaux qui sont abondamment réédités. Ce développement va prendre, en même temps, des formes extrêmement différentes de l'évolution à l'époque de la christianisation dans un sens et de l'islamisation dans l'autre.
C'est la situation à laquelle nous sommes confrontés maintenant, avec la minimisation de la différence entre l'état humain et l'état animal, l'idée d'une continuité, et ça sous l'impulsion d'une pression d'opinion publique qui est liée complètement à l'urbanisation. Les promoteurs de cette nouvelle vision de l'animal sont des gens qui ne connaissent pas la nature, qui même l'ignorent volontairement.
J'ai eu l'occasion de suivre un peu l'évolution des mouvements anti-chasse, justement, et des énormités qui pouvaient être dites. Mais ça ne dérange pas parce que c'est le produit d'autre chose. La tendance générale, à côté de la mise entre le rejet de la mort de l'animal avec cette vision générale de la mort, c'est lié à une transformation de la vision générale de la mort dans les sociétés actuelles, je ne vais pas me lancer dans ces considérations assez complètes, mais qui touche aussi l'animal et qui va être particulièrement importante pour la question du cerf.
Il y a autour de la mythologie du cerf et de la mort du cerf une dramatisation qui n'existe que pour cet animal. Le cerf chassé va souvent se réfugier auprès des hommes, rentre dans un jardin potager, rentre dans un village, et c'est la source d'incidents répétés. D'autre part, il y a toujours cette légende aussi des pleurs du cerf, le cerf a quelques larmes au moment de mourir, ce qui rapproche aussi de l'homme.