Le sens mystique des lettres arabes
Les langues sémitiques telles que l’hébreu ou l’arabe sont porteuses d’une grande richesse symbolique et cette richesse demeure assez peu connue dans la partie nord de la méditerranée. En effet, puisque toutes les lettres de ces alphabets sont rattachées à des nombres, la possibilité est donnée à chacun d’enrichir son discours, ses écrits, ou sa prière d’une valeur numérique. Ce « jonglage », conjuguant toute-à-la-fois poésie et arithmétique, constitue pour l’homme une injonction à ne jamais oublier sa situation : celle d’un funambule, debout sur un filin tendu, qui avance entre deux rives.
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Deux rives qui se nomment : « création » et « créateur » et dont il lui est demandé de saisir la juste liaison. Un chemin d’évolution loin d’être aisé, qui est le propre de sa condition humaine, et au cours duquel les lettres, et les nombres, seront des guides précieux. En filigrane se dessine une mystique d’essence cosmogonique, qui n’est pas sans nous rappeler celle des nombres de Pythagore...


Alif « A et 1 », Ba « B et 2 » : l’unité dans la dualité en incluant l’alchimie arabe (Jâbir)
La sacralité du langage, et de la langue arabe en particulier, sera au cœur de cet entretien. Placée dans une perspective religieuse, c’est naturellement le Coran qui apparaitra comme « ce lieu de contact », « ce moyen d’approcher » le monde divin, à travers ses lettres et leur expression vernaculaire.


Vous apprendrez ainsi dans cette interview menée par Kahina Bahloul que l’une des spécificités de l’Islam, c’est « que la langue permet la divination de l’homme ». Une langue, des lettres, un art de la prononciation (cantillation rituelle) qui invitent l’homme à devenir le réceptacle de ces noms divins. Un chemin, une quête mystique, où les lettres seront magnifiées à travers la calligraphie, créant ainsi un élan pour une transformation intérieure d’essence alchimique…
Extrait de la vidéo
Bonjour et bienvenue sur Baglis TV, nous avons le plaisir aujourd'hui de vous accueillir pour parler d'un sujet important et central de la spiritualité musulmane qui est la science des lettres en islam. Alors le mot arabe qui est employé pour indiquer la science des lettres est el simia et on peut traduire el simia par la science, la science opérative des lettres. Nous verrons plus tard en quoi cette science est opérative.
Pour traiter ce sujet nous avons le plaisir d'accueillir Pierre-Laurie. Pierre-Laurie bonjour. Bonjour. Avant de rentrer dans le vif du sujet, il serait opportun de vous présenter Pierre-Laurie.
Pierre-Laurie est islamologue, spécialiste des courants mystiques et ésotériques. Il a notamment travaillé sur l'exégèse mystique du Coran, sur l'alchimie et l'onirocritique. Il est directeur d'études à l'école pratique des hautes études en charge de la chaire mystique musulmane. Il a écrit près de 200 articles et chapitres d'ouvrages collectifs sur ces thèmes.
Il a publié plusieurs ouvrages parmi lesquels les commentaires ésotériques du Coran selon Abd al-Razzaq al-Khashayni publiés chez Les Deux Océans en 1991, Alchimie et Mystique en Terre d'Islam publié chez Gallimard en 2003, Le Rêve et ses interprétations en islam publié chez Albin Michel en 2003 et une deuxième édition en 2014, Salissement, le soleil des connaissances d'El Bouni traduit et présenté par Pierre-Laurie et Jean-Charles Coulant chez Paris-Orient en 2013.
Et enfin un livre qui est plus en lien avec le sujet du jour, La science des lettres en islam publié chez Dervis en 2004. Dans l'introduction de votre livre, Pierre-Laurie, vous indiquez que l'actualité nous conduit à l'émergence d'un certain discours bien intentionné, concordiste et œcuménique et ceci nous conduit en fait à pratiquer un certain syncrétisme. Vous dites qu'il faut faire attention à ne pas tomber dans ce piège car cette démarche tente à gommer les spécificités de chaque système religieux.
Vous donnez l'exemple du rapprochement entre le christianisme et l'islam alors que chaque religion donne une place complètement divergente aux verbes et au langage. Est-ce que vous pouvez nous dire, Pierre-Laurie, quel est le rôle du langage humain dans la langue arabe d'abord et puis après dans la religion musulmane et nous parler de sa sacralité ? Merci Karina Bahaloul, je crois qu'effectivement on n'insistera jamais assez sur le rôle complètement central du langage, dans le sens du langage humain, dans la spiritualité de l'islam.
Les musulmans, depuis maintenant 14 siècles, ont considéré que ce qui fait le trait d'union entre Dieu et l'humanité, c'est un livre, c'est le Coran. Toute religion, quelle qu'elle soit, c'est au fond établir un lien avec l'absolu, avec la ou les dieux, mais dans le cas précis de l'islam, le lien se passe par ce livre. Quand on voit le détail des pratiques en islam, on voit que ce livre, le Coran, est beaucoup plus qu'un message.
Le message, c'est un contenu, mais pour les musulmans pratiquants, le Coran est parole de Dieu en tant que telle. Il est perçu comme pratiquement une dictée divine, c'est-à-dire que non seulement le fond du Coran, mais même sa forme, sont considérés comme sacrés. Par exemple, il est clair, il est universel dans tout le monde musulman que les prières rituelles se font en arabe. On reprend des extraits du Coran lors de chaque prière rituelle en arabe.
Il ne viendrait pas à l'esprit de les réciter en langue vernaculaire. Le Coran étant parole divine en elle-même, on peut considérer qu'en récitant le Coran, la parole divine se fait non seulement message, mais même présence, c'est-à-dire que le croyant simple qui récite le Coran chaque jour cinq fois, il se laisse traverser physiquement pour étendir par une présence divine. Donc là, il y a quelque chose qui est très spécifiquement islamique et que de fait, on ne retrouve pas dans d'autres climats religieux, cette espèce de présence verbale de Dieu.
Il est clair que lorsque dans le christianisme on dit Dieu et le Verbe, c'est à entendre dans un autre sens, dans le sens grec du Logos, organisant l'univers, ce n'est pas dans ce sens langagier. Et du coup, puisque le langage coranique est tellement central, puisqu'il fait tellement lien, il est normal que la science des lettres se soit épanouie, c'est-à-dire que les spirituels musulmans aient médité le Coran, les commenté, les absorbé, et qu'entre la plus haute spiritualité et la magie la plus populaire, on voit apparaître les différentes facettes de cette dimension métaphysique de la langue coranique.
Vous indiquez aussi dans ce livre, il y a tout un chapitre qui est consacré à la cosmologie et donc au rôle des sciences des lettres dans la cosmologie. En fait, vous dites que la science des lettres conçoit la création du monde à partir des 28 lettres de l'alphabet. Elle étudie également l'implication du monde angélique dans la création. Oui.
Alors là, il y a un développement qui est tout à fait intéressant dans la pensée islamique, qui s'est développée déjà vers le 3e, 4e siècle de l'Égypte, autour de l'idée que non seulement le Coran est verbe divin, mais que l'univers entier a été créé par la parole divine. Quand Dieu veut une chose, il dit dans le Coran, quand Dieu veut une chose, il lui dit « Sois » et « Allez ». Donc la totalité de l'univers, depuis les premières sphères célestes tout en haut, comprenant toutes les entités angéliques, jusqu'en bas de la terre, sont issues du verbe de Dieu.
Le verbe de Dieu a plusieurs étages en quelque sorte. D'abord, au niveau le plus abstrait, les spéculations des savants musulmans des premiers siècles rejoignent le pythagorisme, qui disait que tout est chiffre, tout est nombre, tout ce qu'il y a dans les sphères célestes et sur la terre est organisé en fonction d'harmoniques mathématiques, en fonction de combinaisons, d'intensités. Donc il y a toute une construction pythagoricienne, si on veut, mais qui dans le climat islamique a rejoint la spéculation des lettres.
Pourquoi ? Parce que traditionnellement en islam, enfin en islam pas seulement dans la langue arabe, mais dans les autres langues également, en grec, dans les autres langues sémitiques, on se servait tout d'abord des lettres pour désigner les nombres. Donc on écrivait par exemple à Aleph la première lettre, le A, c'est le 1. Ba, la deuxième lettre, le B, c'est le 2.