Les musées : lieux profanes ou sacrés ?
A une époque où la transcendance, le sacré, n’ont jamais autant été refoulés, évacués de nos cités, le muséologue François Mairesse s’est interrogé, ouvertement et sans parti-pris, sur la question suivante : un « culte des musées* » se serait-il, subrepticement, installé ? Autrement dit, les musées seraient-ils devenus au fil du temps, et sans que l’on n’y prête une attention particulière, une nouvelle « religion d’Etat » ? Certes, il est d’usage d’entrer dans un musée avec une certaine solennité, le lieu semble imposant et inspire le respect.
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On y parle à voix-basse; cette importante accumulation d’objets qui nous fait littéralement voyager dans le temps, nous renvoie, implicitement, à notre simple condition de mortel, d’être de chair. Chaque momie, dinosaure, ou vestige du passé semblent nous rappeler, nous murmurer au creux de nos oreilles « poussière tu es, poussière tu retourneras » (Genèse 3:19)….


Une mystique de l’art, une religion de l’esthétique ?
Au-delà des postures et autres génuflexions adressées au puissant conservateur présenté ici comme « grand-prêtre » de ces « cathédrales laïques » l’enjeu et l’intérêt de l’étude de François Mairesse demeure : cette muséalité représente-t-elle le prolongement d’une mystique de l’art ? Une nouvelle religion de l’esthétique ?
Le terme « sublime** » vient du latin sublimis qui signifie « qui va en s'élevant » : dans un pays sécularisé, confrontée à une horizontalité de plus en plus sclérosante, les musées seraient-ils des sentinelles méconnues pour ceux et celles qui ont soif de verticalité ?
* c’est le titre de son ouvrage, paru à l’Académie royale de Belgique, 2014
** se référer aux travaux de la philosophe contemporaine Baldine Saint Girons
Extrait de la vidéo
Et bien bonjour à toutes et à tous, nous sommes sur Bagliss TV et nous recevons aujourd'hui François Mérès pour parler d'un petit livre passionnant intitulé Le culte des musées publié aux éditions de l'Académie Royale de Belgique. Alors François Mérès, bonjour. Bonjour. Je vais commencer par vous demander de vous présenter en quelques phrases.
En quelques phrases, j'ai dirigé un musée entre 2002 et 2010 et puis j'ai dirigé ce musée en Belgique et puis j'ai changé de métier pour devenir enseignant. Je suis professeur des universités à la Sorbonne Nouvelle, donc à Paris 3 et donc depuis lors j'habite à Paris. Merci. Donc on va commencer par s'arrêter un instant sur le titre de votre ouvrage, Le culte des musées, un titre assez intriguant.
Je suppose que la plupart des personnes qui visitent les musées ont l'impression d'effectuer une démarche parfaitement rationnelle. Ils visitent des musées pour s'instruire, pour se délecter de la beauté de telle ou telle œuvre d'art, ou tout simplement pour se distraire. Et je suppose aussi que beaucoup de ces visiteurs seraient assez surpris si on leur apprenait que la démarche qu'ils effectuent peut s'apparenter à la fréquentation d'un lieu de culte.
Donc ma première question est comment en êtes-vous arrivé à faire un tel rapprochement ? Alors je pense qu'il y a plusieurs éléments, il y a plusieurs indices on pourrait dire. J'avais été assez impressionné par les résultats d'une enquête qui est assez ancienne, qui date de 1971 dans les milieux ouvriers liégeois, donc en Belgique, et qui témoignait, la phrase a été plusieurs fois rapportée, qui témoignait d'une femme qui était entrée dans un musée qui cherchait le bénitier.
Et très clairement, effectivement, il y avait quelque chose d'assez curieux par rapport à cette logique-là. Il y avait un deuxième élément qui était intéressant, qui est une vieille tradition belge qui n'existe plus, jusque dans les années probablement 1930-40, après la première communion, la famille venait avec l'enfant au musée. Ou bien après le culte, je me souviens qu'un certain nombre de personnes de ma famille, tous les dimanches après la messe, pouvaient aller au musée.
Et donc il y avait ce lien d'une certaine manière qui était assez proche. Et puis il y a un certain nombre d'autres éléments qui m'avaient interpellé, notamment un article de Wallach et Duncan qui est paru dans les années 70, qui s'appelait le musée d'art moderne de New York comme dernier rite du capitalisme tardif. Il y avait l'aspect évidemment rituel qui entrait en ligne de compte. Et puis d'un autre côté, dans la fréquentation générale des musées, on se rend bien compte qu'il y a quelque chose qui fait qu'évidemment on ne se comporte pas de la même manière que lorsqu'on se baladerait dans la rue ou on fréquenterait un parc d'attractions.
Il y a toute une série d'éléments qui se rapprochent, on pourrait dire, de lieux de culte. Il faut parler tout bas, il faut se promener lentement, etc. Donc il y a une attitude particulière pourrait-on dire, qui n'est pas uniquement liée à de la discipline. Et c'est là que bien entendu les choses ont commencé, que je me suis dit, est-ce qu'on peut juste le prendre comme un symbole, comme une métaphore ou est-ce qu'il n'y aurait pas quelque chose d'un peu plus intéressant à creuser ?
Et donc une question un tout petit peu impertinente, est-ce que cette comparaison est le fruit d'une réflexion sérieuse ou est-ce qu'elle relève simplement d'un gag intellectuel ? Alors très clairement, effectivement, elle est très sérieuse. Elle est très sérieuse et personnellement, effectivement, il y avait quelque chose qui pour moi était extrêmement intéressant et profond au niveau de la logique même du musée.
Même si dans l'ouvrage, au départ, je ne vais pas non plus immédiatement évoquer ce principe, c'est-à-dire qu'effectivement la chose peut paraître tellement curieuse et globalement il y a eu certaines réactions qui ont dit oui mais non, ça n'a absolument rien à voir avec d'autres cultes, etc. que bien entendu il s'agissait de l'amener avec un peu plus de légèreté, en sachant bien sûr qu'on peut parler de culte à plusieurs niveaux.
Il y a des sociologues ou des anthropologues qui ont fait écrire des articles célèbres sur un certain nombre de pratiques comme par exemple la politique. Je pense que Haron avait écrit un article en gros sur le culte totalitaire des politiques totalitaires ou par exemple au niveau du football où en quelque sorte tous les dimanches on a une espèce de culte qui est rendu et il y a un certain nombre de chercheurs qui ont justement essayé d'aller voir jusqu'où on pouvait aller dans cette comparaison.
Et donc par exemple à vos yeux, on va tout de suite revenir au musée, mais à vos yeux par exemple le football ou on emploie d'ailleurs le mot le culte dont font l'objet un certain nombre d'artistes, de scènes, que ce soit des acteurs ou des musiciens, est-ce que cette adoration relève du culte ? Alors très clairement je pense que c'est là qu'il faut faire la différence. Il y a un certain nombre de démarches dont on pourrait imaginer pour la personne qui la pratique qu'elle relève d'un culte.
Mais un culte, je dirais qu'il y a toute une série de cultes qui ne sont pas totalement codifiés, qui peuvent être des cultes très personnels, de faire un certain nombre de démarches pour, je ne sais pas, se relaxer ou faire toute une série de choses. Et puis il y a quelque chose qui est beaucoup plus directement lié, on pourrait dire, à une transcendance et qui évidemment qu'on retrouvera plus difficilement au niveau du football, même si probablement pour certains aficionados il y a Maradona qui pourrait être un dieu vivant ou autre, et qu'on ne sait jamais si Elvis Presley est vraiment mort ou s'il n'a pas été dans une île déserte pour rencontrer Bouddha.
Donc bien sûr il y a un certain nombre de choses qu'on peut imaginer jusqu'à ce niveau là, mais très clairement, effectivement, la différence que je ferai c'est que la première chose évidemment à faire c'est de voir jusqu'où, au niveau d'une pratique extérieure, on peut se dire finalement il y a quelque chose qui ressemble. Et puis d'un autre côté, au niveau d'une pratique interne, on peut se dire est-ce que ce culte là peut être relié avec d'autres cultes qui eux-mêmes sont en rapport plutôt avec des questions existentielles, avec une transcendance par exemple.
Ok et donc dans la première partie de votre ouvrage vous décortiquez de manière très précise, le premier chapitre s'intitule « Objets, lieux, participants » et vous décortiquez de manière très précise tout ce qui dans le lieu même du musée, dans la manière de le visiter, pourrait être assimilé à un lieu de culte. Est-ce que vous pouvez résumer un petit peu ce que vous développez dans ce premier chapitre ?
Mais déjà au niveau même avant d'entrer dans un musée, on se rend bien compte qu'il y a toute une série de similitudes, c'est-à-dire que ce n'est pas un hasard si la première forme architecturale du musée c'est le temple. Et si vous êtes allé par exemple au Rijksmuseum d'Amsterdam ou bien au Natural History Museum de Londres, vous vous rendez compte qu'effectivement l'architecture est une architecture d'église.
On entre en quelque sorte dans des cathédrales laïques pourrait-on dire. Donc rien qu'au niveau de l'architecture, il y a quelque chose qui a été conçu pour très clairement montrer aux visiteurs