Introduction au Grand Jeu
Le Grand Jeu fut tout à la fois le nom d'une revue et du groupe dont elle était l'expression de 1927 à 1932.
Composé d'adeptes aussi divers que René Daumal, Roger Vailland, Robert Meyrat, Roger Gilbert-Leconte, Joseph Sima, Pierre Audard, André Delons, Maurice Henry, Pierre Minet pour ne citer qu'eux, le groupe, fondé sur la révolte et associé un temps au surréaliste, n'eût de cesse de poursuivre ses recherches prouvant l'existence d'une connaissance basée sur l'expérience mystique de tous les temps et de lutter contre ceux qui en trahissaient la révélation.
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"Le Grand Jeu est irrémédiable; il ne se joue qu'une fois. Nous voulons le jouer à tous les instants de notre vie (...) le Grand Jeu est un jeu de hasard, c'est-à-dire d'adresse, ou mieux de grâce : la grâce de Dieu, et la grâce des gestes"
écrivait Roger Gilbert-Lecomte en 1928.
Quels étaient les objectifs de la revue ?
Quelles étaient les relations de René Daumal et Roger Gilbert-Leconte avec André Breton ?
Quels furent les enjeux du fameux groupe de recherche ?
Réponse de Marc Thivolet dans un entretien mené par Fabrice Pascaud.
Extrait de la vidéo
Nous avons décidé de cette rencontre aujourd'hui pour parler du Grand Jeu.
Mouvement littéraire et intellectuel pour certains, mouvement d'avant-garde pour d'autres.
Je pense que ces classifications sont à la fois réductrices et en même temps imprécises.
Notre but n'est pas de retracer l'histoire du Grand Jeu, mais cependant je pense que pour les personnes qui nous écoutent, qui connaissent peu ou prou le Grand Jeu, il serait nécessaire que tu fasses un bref rappel historique de ce que fut ce mouvement.
Alors du Grand Jeu, le mouvement proprement dit, ou ce qui est antérieur au Grand Jeu et ce qui en quelque sorte l'a fondé.
Antérieur au Grand Jeu, oui.
Alors en ce qui concerne la définition du Grand Jeu, je crois que là il faut se référer directement à Daumal, puisque tu as posé directement la question de la nature du mouvement, puisque Daumal a très bien expliqué en très peu de lignes le but du Grand Jeu.
Le Grand Jeu n'est pas une revue littéraire, artistique, philosophique ni politique.
Le Grand Jeu ne cherche que l'essentiel.
L'essentiel n'est rien de ce qu'on peut imaginer.
L'Occident contemporain a oublié cette vérité si simple.
Et pour la retrouver, il faut braver plusieurs dangers.
Donc il ne s'agit pas du tout d'un mouvement littéraire, si il a pu être utilisé après, je dirais presque fatalement dans l'histoire de la littérature.
Enfin on se souvient de la lettre de René Daumal à Breton, et où il mettait Breton en garde contre le fait qu'il pourrait figurer dans les anthologies littéraires.
Breton figure dans les anthologies littéraires, mais Daumal aussi.
Roger Gilbert Lecomte aussi.
Donc il y a là un phénomène qui est bien connu, qui est un phénomène de dissociation quant à l'intention des créateurs et à ce qu'en font ensuite, en particulier les universitaires.
Oui, tout à fait. Ce qui tombe dans le profane, on pourrait dire.
Alors tu as évoqué dans la lecture que tu as faite de l'extrait de René Daumal, l'essentiel dans leur démarche.
Alors il y a René Daumal, mais il y a aussi Roger Gilbert Lecomte.
Ils sont les deux figures majeures, on va appeler ça ce mouvement.
Même si mouvement, c'est un terme qui ne me plaît pas davantage, mais c'est pour situer les choses.
Il y a eu une rencontre qui a présidé à tout cela.
Roger Gilbert Lecomte et René Daumal se sont rencontrés.
Il y a eu ce que j'appelle ce signe de reconnaissance intuitive entre eux.
C'est-à-dire qu'ils se sont reconnus parce qu'ils ont vécu une expérience fondamentale similaire.
Est-ce que tu pourrais nous en parler de cette expérience ?
Alors d'abord je crois qu'il faut parler de la rencontre, du temps de la rencontre.
D'abord il y a un noyau au lycée de Reims qui comprend surtout trois personnages.
Roger Gilbert Lecomte, Roger Vaillant qui fera une carrière de romancier par la suite et Robert Merat qui prendra ses distances par rapport à ce qu'on appelle à ce moment-là, enfin on appelle rétrospectivement le simplisme.
Mais Roger Gilbert Lecomte, Roger Vaillant et Robert Merat se nomment simplistes, probablement au sens biblique, n'est-ce pas, de la simplicité de l'esprit qu'ils opposent à la connaissance à laquelle ils sont contraints par leurs études.
Le retour à l'essentiel donc.
Le retour à l'essentiel, mais donc ce groupe, ce petit noyau déjà constitué ignore au départ d'Aumale.
D'Aumale n'arrive de Charleville-Mézières qu'en cours d'études et se joint à ce groupe et très vite Roger Gilbert Lecomte et René d'Aumale constituent en fait le noyau de ce qui deviendra plus tard le Grand Jeu.
Oui. Au départ il y a eu, je saute des étapes à toi ensuite de remettre les choses en place, il y a eu la création d'une revue qui s'est faite qui au départ devait s'intituler La Voix et ensuite le titre Le Grand Jeu a été donné.
Et sur la couverture il y a la représentation d'une spirale.
Sur un plan symbolique, ésotérique, la spirale évoque beaucoup de choses.
On l'oppose souvent au cercle, le cercle qui est davantage je dirais assimilé à la religion, la théologie, alors que la spirale c'est un cercle qui se défait, qui entraîne un mouvement et un recommencement mais jamais sur le même point.
C'est-à-dire qu'il y a toujours un recommencement mais sous une autre identité.
Ma question c'est pourquoi ce choix de la spirale qui est resté récurrent durant tous les numéros ?
Alors là je crois que c'est le problème essentiel, c'est-à-dire qu'il faut de nouveau faire appel à Domane puisqu'il est celui qui décrit mieux l'expérience qui fonde le simplisme, comme on dit, et le groupe du Grand Jeu.
Ça l'aide aussi cette description à se distinguer des surréalistes dont d'un certain point de vue ils sont proches.
Enfin ils se frottent aux surréalistes et en même temps cette proximité leur permet de se définir eux plus précisément dans leurs objectifs.
Et il faut être tout de même, je vais être un petit peu long, mais je pense qu'il est absolument nécessaire de bien repérer le fondement de l'expérience.
Ayant un jour, pour voir ce qui arriverait, respiré profondément des vapeurs de détraclerure de carbone, les résultats dépassèrent tout ce que j'aurais pu imaginer. Je commençais plusieurs fois l'expérience.
Chaque fois, d'une façon tout à fait régulière, voici ce qui se présentait.
Après toute une série de phénomènes bien connus de ceux qui ont subi une anesthésie générale, bruit de moteur à explosion, fourmillement de points lumineux, etc., les phosphènes prenaient soudain une intensité telle que même les yeux ouverts, ils formaient devant moi un voile m'empêchant de rien voir d'autre.
En même temps, ils se disposaient en une mosaïque de cercles et de triangles, noirs, rouges et blancs, s'inscrivant et se circonscrivant les uns aux autres et se mouvant selon une loi rigoureuse, bien que géométriquement absurde. Ce mouvement, qui était, autant que je puis dire, selon une spirale immobile, suivait un rythme, et c'était celui-là même du bruit de moteur qui devenait de plus en plus aiguë et rapide. Je m'apercevais alors que ce rythme était celui aussi des battements du sang dans les artères de mon crâne, et sous peine d'une perte irrémédiable, je devais toujours, sur ce rythme accéléré, répéter un mot imprononçable, approximativement « temgueftemgueftr » à un certain moment, le rythme devenait si rapide que je ne pouvais plus le suivre.
Et subitement, je reconnaissais la vérité que j'avais connue depuis toujours, je m'éveillais à cette vérité.
Donc là, on touche à l'indicible, mais on voit d'où vient la représentation de la spirale.