Isis et Osiris dans la psyché aujourd'hui

L’intervenante, Marie-Laure Colonna, est psychanalyste jungienne, auteure de "L’aventure du couple aujourd’hui" chez Dervy (2007), et écrit dans les "Cahiers jungiens de psychanalyse". Elle est interviewée ici par Florence Quentin, égyptologue, et auteure notamment d’ "Isis éternelle : biographie d’un mythe féminin" paru chez Albin Michel (2012).

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Le couple Isis / Osiris nous permet de reformuler la problématique du binaire féminin / masculin car Isis représente une potentialité créatrice précédent la Création elle-même. Comme telle, elle constitue aussi pour une bonne part l’Eros trop souvent défini comme strictement masculin. Ce couple divin évoque une dualité auparavant "une" en Atoum, dieu androgyne qui crée l’Univers par auto-érotisme, ce qui souligne que cette différenciation est faite pour être de nouveau réunie.

Les temps sont-ils venus pour que, dans les sociétés les plus avancées, la conjonction se fasse enfin entre les deux énergies, isiaque et osirienne, en chaque individu des deux sexes, afin de provoquer l’avènement d’une nouvelle humanité ?

Cette hiérogamie alchimique et symbolique (union des opposés): une condition préalable pour cette nouvelle ère ?

Les "religions du Livre" ont trop longtemps occulté cette complémentarité, que Jung redéfinit dans l’animus / anima, mais que l’Egypte ancienne connaissait, laquelle appelle l’objectif d’un progrès humain fondamental : une conjonction pacificatrice du masculin et du féminin, à l’image du yin et du yang taoïste….

Extrait de la vidéo

Quelques mots sur l'histoire du livre ? Marie-Laure Colonat, bonjour. Vous êtes psychanalyste junguienne, philosophe. Vous avez écrit de nombreux articles dans les cahiers junguiens de psychanalyse, mais aussi un livre très intéressant qui s'appelle L'aventure du couple aujourd'hui, qui est paru chez Dervis, et dans lequel vous nous expliquez que le couple est certainement un lieu d'évolution, à condition qu'homme et femme le veuillent.

Il est aussi une école de sagesse, car en se frottant à l'autre, nous mûrissons. Des propos pleins de sagesse, que vous reprenez de manière très passionnante dans un article de ces cahiers junguiens de psychanalyse qui s'appelle Guérir d'Osiris, où ce grand mythe dit d'Osiris rencontre votre pratique de psychanalyse junguienne. On voit que l'Egypte ancienne nous a transmis ces grands mythes, et que faire de cet héritage ?

Et dans cet article, où vous évoquez la rencontre entre le féminin et le masculin, vous évoquez ces aspects passionnants du mythe comme archétype universel, qui ressurgirait selon vous dans la psyché moderne, et comment faites-vous le lien entre ce mythe et votre pratique et cette psyché moderne ? Déjà, il faut dire que j'ai moi-même un ancrage dans les racines de ce mythe, parce que ma famille maternelle, mes grands-parents ont habité pendant 40 ans en Egypte, et j'y ai vécu moi-même de l'âge de 2 mois jusqu'au moment où Nasser est arrivé.

J'ai été exilée de cette terre très précocement, et donc quand je suis devenue analyste, ou plutôt quand j'ai commencé ma propre analyse, tous ces grands symboles sont réapparus, et j'étais peut-être prédisposée à être une sorte de pont entre ces deux rives, disons, de la Méditerranée. Donc il y a un ancrage pour moi qui est extrêmement affectif et très personnel. Et justement, quand j'ai élaboré ce livre sur les différentes formes de couples, je ne voulais pas parler tant des couples amoureux que de la manière dont les conjonctions, les différenciations intérieures via l'inconscient vont améliorer, pathologiser ou épanouir nos relations avec le monde externe.

Donc en fait, c'est plutôt la question de l'altérité qui s'est posée à moi d'une manière philosophique et que j'ai essayé d'illustrer à travers les rêves de mes analysants, qui, quand ils sont, disons, des rêves archétypiques, des rêves lumineux, reprennent souvent la trame des symboles, parfois pour compléter justement la tradition judéo-chrétienne qui a tendance, comme on le sait, à mettre l'accent sur le masculin, une trinité résolument masculine, un problème de culpabilité originaire, déjà traité par Freud, etc.

Et pour commencer, je voulais vous parler d'un rêve, puisque vous avez écrit ce livre magnifique sur Isis. Je vais vous parler d'un rêve d'Isis qui replace la problématique du féminin et du masculin dans un registre totalement différent et à travers l'éthique. C'est le rêve d'une femme qui est une femme très intuitive. Pendant toute sa thérapie, elle aura tendance à faire des rêves qui lui rappellent que le corps est important aussi, que l'incarnation, que l'expérience, voire l'expérience amoureuse également est une chose très importante.

Elle rêve au départ de trois petites chattes, des petites chattes tricolores, comme on en voit partout dans la campagne, et elle voit la déesse Bastet, la déesse Féline, la déesse des chats, qui lui apparaît et qui lui dit oui, ces petites chattes ont l'air ordinaires, on en trouve partout, mais en même temps ce sont les filles, ce sont les filles de la déesse, ce sont mes filles à moi. Et les, comment dire, on incarnait les qualités, revient à honorer la déesse.

Et à ce moment-là, Bastet dit mais je suis aussi, moi la fille et la servante de la grande déesse Isis, la grande mère nature qui règne sur le cosmos tout entier. Et à ce moment-là, ma rêveuse s'aperçoit que tout dans la nature depuis la plus humble cellule, on pourrait dire jusqu'aux astres du cosmos, sont régis par la loi d'Isis, qui régit en emboîtant, disons, les différents registres de tout ce qui peut être créé, de tout ce qui est encore inconscient dans la création, comme de tout ce qui est déjà devenu conscient.

Et elle se réveille, ma rêveuse, avec un sentiment extrêmement sacré, disons, de cet ordre infiniment subtil qui régit tout, mais dans une loi qui est à la fois conscience plus amour. Ça n'est pas, à la différence des lois masculines, je dirais des dieux-pères, ça n'est pas un savoir qui serait strictement dans la puissance et dans la crainte. C'est également, disons, une loi qui régit par l'Eros. Donc c'est Eros qui incarne si bien Isis et donc qui refaisait surface dans le rêve de cette analysante qui connaissait l'Égypte ou qui a...

Qui avait de bonnes notions. Qui avait de bonnes notions et dont je dirais aussi que le fait de sa relation transférentielle avec moi, que ce lien très privilégié et tellement affectif qu'est la relation transférentielle, faisait qu'elle avait tendance peut-être aussi à rêver dans le langage de mes mythes, à moi aussi. Donc c'est là qu'on voit toute la force du mythe qui est archétype et qui peut ressortir aujourd'hui, qui fait sens pour la rêveuse, enfin pour l'analysante.

Ça fait aussi partie de nos grandes traditions culturelles parce que par exemple un Chinois, je suppose en analyse, ou j'en ai vu en tout cas pour les Japonais, non, je n'ai jamais vu un Japonais qui rêve en termes égyptiens. Je suppose que quand même on rêve dans sa propre tradition. C'est celle qui vous parle dans l'inconscient. Mais on peut aussi la traduire d'une autre manière.

Et dans cet article passionnant qui s'appelle donc « Guérir d'Osiris », vous évoquez également, vous pointez que dès l'origine en Égypte, vous parliez du masculin et du féminin, le mâle est pensé comme une propriété des dieux, un aspect des archétypes et non pas le résultat d'une faute commise, voire féminine. Qu'est-ce que vous entendez par là ? Est-ce que l'Égypte n'était pas dans cette visée judéo-chrétienne de la faute originelle attribuée à Ève ?

Non, pas du tout. D'abord parce que par exemple dans la tradition héliopolitaine, la mythologie d'Héliopolis, au départ vous avez Atoum qui est un dieu masculin, féminin, un dieu androgyne, un dieu hermaphrodite, porteur de tous les attributs, qui va créer l'univers par auto-érotisme, ce qui est d'ailleurs assez rare dans les cosmogonies. Et il va créer, il va engendrer des dieux qui naissent deux par deux, et qui naissent en fait quatre par quatre, parce qu'il y a des couples par exemple comme Isis et Osiris, les jumeaux amoureux représentant le soleil et la lune au sens le plus lumineux du terme.

Mais en même temps, ils vont avoir deux paraîtres plus excessifs, disons parce que le mal en Égypte est très souvent du côté de l'excès, qui vont être Typhon VII, celui qui va anéantir Osiris, et Neftis qui est la sœur ombreuse on pourrait dire d'Isis. Et tous ces différents dieux, Chou, Geb, Tefnut, Nut, etc., vont apparaître à chaque fois dans leur polarité lumineuse, dans leur polarité tempérée, dans leur polarité civilisatrice, et dans leur polarité excessive, ravageuse, comme d'ailleurs le personnage de Seth le montre très bien, puisque Seth Typhon représente tout ce qui peut être excessivement sec, tout ce qui va faire d'ailleurs que l'Égypte et les savannes de l'Égypte à l'époque

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