Jung et Corbin. Monde de l'inconscient et monde imaginal

Pour Henry Corbin * "La fonction du mundus imaginalis et des Formes imaginales se définit par leur situation médiane et médiatrice entre le monde intelligible et le monde sensible. D’une part, elle immatérialise les Formes sensibles, d’autre part, elle « imaginalise » les formes intelligibles auxquelles elle donne figure et dimension. Le monde imaginal symbolise d’une part avec les Formes sensibles, d’autre part avec les Formes intelligibles.

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C’est cette situation médiane qui d’emblée impose à la puissance imaginative une discipline impensable là où elle s’est dégradée en "fantaisie", ne secrétant que de l’imaginaire, de l’irréel, et capable de tous les dévergondages".

Jung et Corbin. Monde de l'inconscient et monde imaginalMonde de l'inconscient et monde imaginal

Quels rapprochements pouvons-nous tisser avec les archétypes chers à Carl Gustav Jung et plus généralement avec l’inconscient collectif ?
L’ange est-il le Soi ? Jung et Corbin parlent-ils le même langage ?

Autant de questions éminemment complexes auxquelles Alexandre Ahmadi va tenter d'apporter des éléments de réponse dans cet exposé de 41 min. enregistré lors de la 7 ème journée Henry Corbin à Paris.

Rappelons qu’Henry Corbin et Carl Gustav Jung se sont rencontrés dans le cadre du « Cercle d’Eranos » à Ascona en Suisse dans les années 50.

* Dans son ouvrage, Corps spirituel et Terre céleste
prélude à la deuxième édition (1978) dans "Pour une charte de l’Imaginal"

Extrait de la vidéo

Mesdames et Messieurs, d'abord je dois commencer par m'excuser parce qu'en tant que psy, je dois commencer ma présentation par un diagnostic dramatique. L'âme humaine va très très mal, je le vois donc tous les jours dans ma consultation. L'âme humaine va tellement mal que l'âme du monde en est contaminée, l'âme du monde va aussi très mal. Donc on le sait bien, écologiquement, nous sommes dans un monde surchauffé, surpeuplé, surexploité, des espèces animales, végétales disparaissent tous les jours, on pourrait nous-mêmes nous faire disparaître si on continue comme ça.

Économiquement ça ne va pas mieux, spirituellement les églises se vident, les fanatismes grondent de partout. Psychologiquement, les gens sont très désorientés, on parle souvent des psychiatres de borderlanisation de la société, les gens sont complètement désorientés, complètement déstabilisés. Donc on est vraiment dans ce que les hindous appellent le Kali Yuga, l'âge de fer. Alors moi parfois je me demande si on n'est pas même plus bas que le fer, on est dans l'âge de plastique.

Cette matière vulgaire qui pollue tout, qui à la différence du fer, à la différence de la pierre, à la différence du bois, ne vibre pas, ne conduit pas, donc c'est vraiment une matière opaque. Corbin aurait peut-être dit que c'est une matière ahrimanienne, qui vient du dieu des ténèbres. Alors, désolé pour ce début dramatique, mais heureusement, dans ce marasme spirituel, Corbin a quand même allumé une lumière, donc déjà dans les années 30, il faisait partie de la jeunesse des jeunes intellectuels non-conformistes, il avait déjà constaté que l'homo sapiens avait perdu la sagesse et était devenu homo economicus, je le cite machine imbécile à produire et à consommer.

Et pour sortir, pour retrouver notre sagesse, pour redevenir homo sapiens, il a essayé de trouver un moyen de se réorienter, de se réorienter vers le monde de l'âme, le monde de l'inconscient, enfin l'inconscient c'est plutôt le terme de Jung, mais le monde douce imaginaliste, ce monde médiateur, comme disait monsieur Jambet, et on se réoriente grâce à l'ange, cette figure par excellence du monde médiateur.

Donc l'âme peut être réorientée, sauvée, grâce à la figure de son ange. On trouve ainsi au-delà de l'horizon du temps historique de l'historicisme un temps vertical, un temps sacré, et on pourrait ainsi sortir de cette décadence ou de cette maladie actuelle de l'âme humaine. On peut se demander d'ailleurs d'un jour si la sénescence programmée des appareils électroniques, les starlets qui deviennent idoles planétaires en un jour et ensuite retombent dans l'oubli, les ressources financières et les Madoff qui en un clic de souris font disparaître beaucoup de choses, si ça c'est un symptôme aussi de l'historicisme, de ce temps qui s'épuise à peine arrivé.

Finalement le temps va tellement rapidement qu'à peine arrivé il est déjà périmé par rapport à lui-même. Donc Orban a raison, on a besoin d'être dans la méta-histoire, hors de la méta-histoire point de salut. Et Jung avait finalement une même approche par rapport à l'âme humaine. Jung se révoltait, il avait une sorte de révolte un peu corbinienne.

Orban disait qu'il fallait ne pas confondre l'imaginaire avec l'imaginal et Jung, lui, se rebellait contre le « es ist nur psychologisch », c'est seulement psychologique. Alors Jung s'étonnait, on peut tout faire pour son corps, on fait du sport, on mange bien, on s'habille bien, on fait beaucoup de choses mais on ne fait rien pour son âme et dire « es ist nur psychologisch », un mot que Jung entendait sans arrêt, c'est seulement psychologique, c'est comme dire c'est pas vrai, c'est irréel, c'est factice.

On peut voir en médecine d'ailleurs, on parle beaucoup maintenant de douleurs psychologiques mais pour certains médecins ça veut dire des douleurs simulées alors que le patient lui a vraiment mal. Donc c'est toujours très difficile de lui dire « ah c'est que psychologique, rentrez chez vous ». Donc Jung a aussi eu son ange, il a aussi trouvé un moyen de se réorienter vers l'âme et ce moyen s'appelle le soi qui est d'une certaine façon le centre absolu de la psyché et en même temps sa totalité psychique.

Donc le soi est ce qui guide l'homme vers la totalité, vers la complétude et c'est en même temps le but à atteindre et c'est en même temps le processus lui-même. Corbin, dans un texte qui a été publié dans les Yarbourg de Erano, 151, disait « l'âme terrestre est en déficience, en retard sur elle-même », c'est-à-dire sur la totalité de son être. Et je pense que Jung aurait été d'accord avec ça. On est finalement toujours en décalage par rapport à nous-mêmes, c'est justement dans ce temps méta-historique, dans sa propre méta-histoire qu'on peut retrouver notre complétude.

Donc on est là, très loin de la psychiatrie biologique qui est en vogue de nos jours, la psychiatrie des molécules du cerveau qui finalement enferme l'âme dans, je dirais, pire que le monde phénoménal, mais le monde infra-phénoménal des molécules du cerveau et on essaie de traiter l'âme avec de la pharmacologie, donc une véritable chimie de guerre qui fait des dommages collatéraux invraisemblables avec ses effets secondaires.

On est aussi loin de Freud qui, lui, à mon sens, fait, et je ne critique pas du tout ni Freud ni les freudiens, mais fait un peu de l'archéologie psychanalytique. Il aime retourner au traumatisme de l'enfance, au passé, au conflit inconscient refoulé. Donc à la différence de Jung qui, pour moi, est d'une certaine façon corbinien, va chercher dans l'Orient de l'âme, Freud va chercher dans l'Occident de l'âme où la lumière est tombée.

Donc Jung et Corbin ne pouvaient évidemment que se rencontrer, ils se sont rencontrés à Eranos, ils ont beaucoup médité ensemble. Mais qu'en est-il, ce partage ? Est-ce que, finalement, la psyché est-elle l'âme ? Le monde inconscient, le monde de l'inconscient, est-il le monde imaginal ?

L'ange est-il le soi ? Je vais vous décevoir, je ne vais pas du tout pouvoir répondre à ces questions, mais je vais un tout petit peu vous montrer comment on peut articuler ces deux réalités ensemble. Donc ce serait un point de vue qui ne sera pas forcément un point de vue officiel Jungien, donc un point de vue un tout petit peu hétérodoxe. Alors je pense que Jung aurait été de toute façon très fier qu'un Jungien soit peu orthodoxe.

Et je me défends aussi en disant que je réponds à l'appel que Denis de Rougemont aurait entendu de la bouche d'Henri Corbin, hérétique de toutes les religions, unissez-vous. Comme vous le savez, Henri Corbin a insisté sur le Soseinta Phénomène, à sauver les phénomènes. Il faut, à travers la brillance du phénomène, retrouver la lumière originelle qui se cache dans les ténèbres non manifestées. Dans Philosophie iranienne et Philosophie comparée, page 22-23, il nous décrit cela.

Le phénomène, c'est ce qui se montre, ce qui est apparent, et qui dans son apparition montre quelque chose qui peut se révéler en lui, qu'en restant simultanément caché sous son apparence. Quelque chose se montre dans le phénomène et ne peut s'y montrer qu'en se cachant. Le phénomène, c'est le dāhir, l'apparent, l'extérieur, l'exotérique. Ce qui se montre dans ce dāhir, tout en s'y cachant, c'est le bātin, l'intérieur, l'exotérique.

La phénoménologie consiste à sauver le phénomène, sauver l'apparence en dégageant ou en dévoilant le caché qui se montre sous cette apparence. C'est laisser se montrer le phénomène tel qu'il se montre au sujet à qui il se montre. Donc une phrase qui semble simple mais qui est assez compliquée. Cette définition de la phénoménologie pourrait tout à fait décrire l'approche de Jung par rapport à l'âme humaine, à la psyché humaine.

Finalement, notre psyché se cache aussi dans l'ombre.

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