La Sophia, sagesse divine ?
En Occident, philosophie et théologie semblent s’entrecroiser tels les deux serpents du caducée d’Hermès. Mais au-delà de ce corollaire extérieur (et masculin): de quel genre est son moyeu central, cette fine baguette d’Olivier ? Serait-ce ce que les orthodoxes russes nomment la Sophia ? Figure centrale du christianisme, de la philosophie puis de la psychologie, la Sophia représente la féminité intérieure de Dieu. Si depuis près vingt siècles, philosophes et théologiens (presqu’exclusivement masculins) l’ont évoqué en des termes marial, virginal ou dénué d’Eros, il semblerait qu’à l’aune des recherches d’André Chouraqui, qui a réhabilité la part féminine de l’Ancien Testament, la Sophia incarne cet archétype central de l’éternel féminin, « cette petite fille qui joue devant Dieu (Huitième Livre des Proverbes), et ce faisant crée le Monde"...
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Pour Marie-Laure Colonna (analyste jungienne), Michel Cazenave (philosophe) et David Lucas (philosophe), cette réinterprétation de la Genèse nous renvoit à l’idée que Dieu étant au-delà de tout, incompréhensible et inconnaissable : il n’est perceptible que par ses énergies.
Ces "energaïa" seraient le reflet de la Sophia (cf l’intervention de Bertrand Vergely) et nous ne pourrions les percevoir que par l’étude de la nature qui serait loin d’être inanimée (littéralement « sans âme ») mais bien un reflet de la lumière du principe premier (Paracelse) . 

Figure de rédemption, du salut par la Connaissance, la Sophia représenterait une convocation intérieure, gnostique et féminine à la Sagesse. Pour nos intervenants, elle serait "une façon d’habiter le monde qui intégrerait un au-delà du monde". En terme plus compréhensible : une façon "ouverte" d’appréhender le monde (Yin, intuitive, féminine, non discursive et non séparatiste) à contrario d’un mode "fermé" (Yang, dialectique, masculin et séparatiste)…. qui nous devons le constater, le regretter et le déplorer: après avoir contaminé le monde occidental tend à gangréner le reste du monde….
Souhaitez-vous découvrir ce qu'est la Sophia ? Réponse de nos intervenants dans cette table-ronde de 58 minutes enregistrée au Forum 104.
Extrait de la vidéo
Marie-Laure Colonna et David Locas, nous allons parler de cette figure qui peut sembler étrange aujourd'hui, qui est la figure de la Sophia, autrement dit, de la sagesse divine.
Bon, alors Marie-Laure Colonna, je rappelle que vous êtes psychanalyste et psychanalyste jungienne, David Locas, qui travaille dans le monde de l'entreprise, mais qui au départ est diplômé de philosophie, et c'est bien assez clair pour nous de vous parler de cette figure.
Alors, on va commencer par la figure de la Sophia, qui est la figure de la Sophia, autrement dit, de la sagesse divine.
Alors, Marie-Laure Colonna, je vous rappelle que vous êtes psychanalyste et psychanalyste jungienne, qui travaille dans le monde de l'entreprise, mais qui au départ est diplômé de philosophie, et c'est bien à ce titre-là que nous vous avons invité aujourd'hui.
Alors, la Sophia, on sait très bien, enfin, on sait très bien, on devrait savoir que précisément, ça a toujours été, et particulièrement dans la philosophie religieuse orthodoxe et dans la philosophie religieuse russe, ça a toujours été pensé comme précisément la manifestation divine, mais la manifestation divine sous forme féminine, qui renvoie évidemment au huitième livre des Proverbes, dans lequel on nous décrit la sagesse, la sagesse de Dieu, qui est une sorte de petite fille, on va dire, qui joue devant Dieu, et qui, ce faisant, crée le monde, ce qui d'ailleurs nous introduit éventuellement à un scénario de création du monde qui est différent de ce qui nous est raconté dans la Genèse.
Mais il y a en même temps cette idée que Dieu étant au-delà de tout, nous sommes clairement dans l'horizon d'une théologie négative, Dieu étant au-delà de tout, il faut qu'il se manifeste, et c'est la fameuse déclaration de quelqu'un comme Grégoire Palamas, disant que Dieu est incompréhensible, il est inconnaissable, et qu'il n'est connaissable que par ses énergies, énergeia, en grec, c'est-à-dire précisément ce qui est de l'ordre de la Sophia en tant que telle.
Et c'est déjà cela qui m'intéresse, c'est cette idée que Dieu, éventuellement, lorsqu'il se manifeste à nous, doit se manifester aussi bien, disons, sous une figure masculine, comme nous en avons l'habitude, mais aussi bien sous une figure féminine.
Et justement, si l'on prend des gens comme Boulgakov, comme Soloviev, comme Florensky, etc., on voit très bien à quel point ils se sont intéressés précisément à cette, si on peut dire, maternité divine.
Oui, tout à fait, ce que vous dites fait penser naturellement, je pense, à la figure mariale, où le cas de figure d'une immaculée conception augure un état avant la chute, et donc un état divin, et donc finalement une connaturalité divine, et finalement une mission d'ambassade.
Et si Marie était Sophia, alors le Christ serait le Logos, et il y a bien une dialectique intéressante entre le Logos et la Sophia.
Mais alors, c'est là, je suis désolé, David, le cas où je vous reprends tout de suite, parce que vous dites, on peut penser à la figure mariale, et lorsque je lis des gens comme Florensky précisément, ou comme Evdomikov, qui a beaucoup travaillé dessus, on voit très bien comme ils font la différence entre Marie et la Sophia.
Et ils disent, la sociologie n'est pas une mariologie.
Et de ce point de vue-là, je repense aussi aux travaux de Jung, qui nous parlant des figures de l'anima, en tant qu'archétype, bien entendu, dit, nous avons dans un stade, disons, au-delà de la pure expérience humaine, de la pure expérience incarnée, nous avons des figures de l'anima qui l'arrangent sous le thème de Marie et sous le thème de Sophia.
Et donc on a l'impression que finalement ils redécouvrent la même chose, c'est-à-dire une différence entre ce qui serait de l'ordre de la Vierge Marie et ce qui serait de l'ordre de la féminité intérieure de Dieu.
On peut aussi se dire, pour s'arranger sur ce débat, que ce sont des attributs distincts d'une même chose.
Peut-être que la façon dont Dieu se manifeste à l'homme est susceptible de plusieurs attributs, de plusieurs modalités.
On peut se demander si ces figures féminines qui sont porteuses du divin, puisque la figure mariale est porteuse du divin, ne rentrent pas dans un même cas de figure et ne sont pas des manifestations d'une même chose.
Mais c'est vrai que la figure de la Sophia est décrite séparément de la figure virginale et qu'elle incarne plutôt une sagesse, une instruction et un message divin.
Ça c'est bien clair, c'est bien certain.
Alors, vous Marie-Laure Colonard, en tant que femme, que vous dit la figure de la Sophia ?
Déjà je vais repartir de ce que dit Jung en 1952 dans Réponse à Job.
Il termine d'une manière magnifique ses propos sur le fait que l'histoire de Job c'est une confrontation à un Dieu masculin, célibataire, qui a perdu dans les proverbes, après les proverbes, sa partie féminine, comme vous le disiez.
Mais pour moi, la Sophia se distingue de Marie dans sa capacité maternelle par le fait que dans cette figure sophianique, il y a le retour de la sexualité, il y a le retour d'une sacralisation de la sexualité, et donc de l'héros, dont la figure de Marie en Occident, jusqu'à maintenant, disons, est complètement privée.
Par exemple, le Vatican, des autorités morales et religieuses, qu'elles soient d'ailleurs catholiques, protestantes, orthodoxes, etc., moins orthodoxes, reconnaissent, sanctifient les qualités féminines de compassion, d'abnégation, de maternité bien entendu, voire de direction spirituelle, et oublient totalement de sacraliser Vénus, oublient complètement de sacraliser les vertus, je dirais, d'Aphrodite, oublient complètement donc de sacraliser la vertu de l'héros, en tant que l'amour nous porte, comme le disait Platon, vers la sagesse, tout autant que des activités plus, comment dire, maternelles.
Et encore une fois, je tiens à préciser que cette Sophia-là, liée à l'héros, elle est tout aussi bien masculine que féminine.
Alors Jung a une très jolie formule à la fin de Réponse à Job, il dit au fond Sophia, c'est la bienheureuse Vierge Marie plus Ishtar.
Ishtar comme déesse des parfums, de l'amour, des jardins, y compris avec ses aspects plus ktoniens, plus sauvages.
Et dans un autre texte, dans une lettre, Jung qui parlait de la Sophia correspondante, lui disait, bon d'accord, il y a cette Sophia ultime de la sagesse, mais vous avez aussi les ombres sophianiques, et vous avez par exemple dans les contes, toute une tradition de la méchante Sophie, et de ces figures, disons négatives, mais peut-être plus simplement sauvages et instinctives, du féminin, qui sont à réintégrer dans la prise de conscience, avec la figure de Marie, qui autrement reste, comment dire, dans une sorte de lévitation perpétuelle.
Mais alors, est-ce qu'il n'y aurait pas à faire la distinction, qui souvent n'est pas élaborée, si l'on peut dire, entre d'une part l'histoire des idées, la manière dont notre culture traditionnellement, et à travers son développement, s'est débarrassée de la figure de la Sophia, de la sagesse divine, et en même temps, la manière dont, je dirais, théologiquement, on peut penser la Sophia divine.
Parce qu'on a l'impression qu'on a un petit peu, disons, mélangé les deux plans, de sa manière.
Oui, c'est vrai que quand on parle de philosophie, il y a bien une Sophia, quelque part, qui pointe, et puis, effectivement, on se demande si c'est vraiment la Sophia des théologiens, ou si c'est une Sophia de l'histoire des idées.