Cinéma et nihilisme

Quels liens subtils unissent le courant philosophique du nihilisme (vision du monde qui tendrait à affirmer que « Si Dieu n’existe pas alors tout est permis » selon Dostoïevski) au monde du cinéma ?

Pour tenter de répondre à cette question nous avons réuni autour de Françoise Bonardel, trois philosophes férus de cinéma : Pacôme Thiellement, Sam Azulys et Thibault Isabel.

Dans un premier temps, tous trois vont tout d’abord tenter de définir le terme polysémique de nihilisme.

Pour visionner ce film ajoutez le au panier ou
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
56:09
À partir de 12 € / mois
VOD / 15€

Les points abordés sont multiples : sociaux, culturels, philosophiques… et passionnants.

En effet :

- s’adresser à une large audience rend-elle une œuvre cinématographique systématiquement médiocre ? Non si l’on se réfère par exemple aux films de Woody Allen,  Sydney Polack ou encore de Charlie Chaplin.

- Doit-on opposer le cinéma populaire et distractif (donc de masse) au cinéma d’auteur, plus élitiste ?

Non car souvent le film d’auteur confond « élitisme » avec « nombrilisme » et rejoindrai ainsi une spirale concentrique… dénuée de sens du récit ou de dramaturgie (cf Aristote).

cinéma et nihilismeFrançoise Bonardel

D’un point de vue plus initiatique : voir un film, n’est-ce pas ouvrir un canal direct vers sa Psyché, son âme, et donc accéder à une sorte d’espace intermédiaire… ?

Observer des images qui défilent (image est anagramme de magie rappelons-le, ndlr) est-ce vraiment anodin ?

Cet acte qui est pourtant entré dans notre quotidien est-il dénué de conséquence sur notre corps, notre âme, voire notre esprit ?

Comme nous le rappelle Pacôme Thiellement, fixer l’image de quelqu’un sur un support, c’est lui voler un peu de son âme (cf "la théorie des spectres" de Balzac qui fut débattue avec Nadar, conception qui est communément partagée par tous les Chamans d'ailleurs…) car « telle la Muse du Poète cela lui confère le don d’ubiquité… » nous précise-t-il…

Plus largement, une société comme la nôtre, qui laisse une place croissante à la technique, ne se coupe-t-elle pas de toute forme de transmission de ses anciens : puisque tout est affaire de nouveauté technologique, et que nos pères la maitrisent peu, quelle attention ou crédit apporter à leur savoir-faire et surtout à leur savoir-être…. ?

Depuis deux cents ans que cette déferlante techniciste s'est enclenchée, et que chaque génération y ajoute sa couche succésive de limon prométhéen… Ces sédiments forment-ils un substrat fertil (marche progessive de l'histoire) ou bien un bourbier (age sombre) ?

Thibault IsabelSam Azulys

Le septième art, par-delà la surenchère de ses blockbusters et des statistiques du box-office, atteste-t-il d’une diversité (donc unité et cohésion) d’une civilsation ou bien reflète-il sa caricature, celle de l’uniformité ?

Extrait de la vidéo

La question qui nous réunit, donc, est celle du nihilisme dans son rapport au cinéma ou au cinéma autrement dit, le thème nihilisme et cinéma. Nous allons donc procéder à une rapide présentation des différents intervenants à cette table ronde. Je commence par vous, Paco Mettiellement. Bonjour.

Bonjour, qui avait des activités très multiples apparemment, parmi lesquelles, je retiens celle de vidéaste, donc, de producteur, réalisateur de vidéos, voilà, et d'écrivain. Parmi vos livres, je pense qu'on peut citer, dans son rapport au cinéma, « La main gauche » de David Lynch, qui a été publié aux presses universitaires de France, et « Les mêmes yeux que l'oste », donc, publié, que je le montre correctement, chez Léo Cher.

Par ailleurs, vos centres d'intérêt sont multiples, semble-t-il, d'après ce que j'ai lu et ce que j'ai pu connaître. Et nous allons, évidemment, nous limiter aujourd'hui à la question du nihilisme. Et après ces brèves présentations, nous verrons comment chacun d'entre nous pense cette question, enfin, pense pouvoir la définir, avant même de nous intéresser plus précisément à cette relation au cinéma.

Alors, Samaz Ulysses, votre livre, vous avez, vous, une formation de philosophe. Et il faut dire que le livre que vous avez récemment publié aux éditions de la Transparence, donc, consacré à Stanley Kubrick, « Une odyssée philosophique », je le montre, c'est un fort beau livre, d'ailleurs, que ce livre a, je dirais, largement inspiré l'idée de cette table ronde, puisque, même si le titre ne l'indique pas, il est fondamentalement question, dans ce livre, du nihilisme, n'est-ce pas ?

Et vous posez, mais j'anticipe sur ce qui sera dit ensuite, vous posez très clairement, n'est-ce pas, la question de la différence entre un cinéma nihiliste et puis la question de la présence de thèmes nihilistes au cinéma. Bon, donc, voilà, votre livre a été un peu le moteur, l'initiateur de cette idée de table ronde autour d'une question qui a, évidemment, des arrière-plans philosophiques considérables, des arrière-plans culturels aussi, des questions de société, de politique, enfin, c'est un thème extrêmement polysémique et je doute, d'ailleurs, que nous en abordions aujourd'hui tous les aspects.

Quant à vous, donc, Thibault-Isabelle, vous avez également une formation de philosophe, n'est-ce pas ? Vous avez un doctorat de philosophie esthétique qui portait, donc, sur la question du nihilisme, même si le livre qui a été tiré de votre thèse ne le mentionne pas, pas plus d'ailleurs que celle de Samy, qui est parue sous le titre « La fin de siècle du cinéma américain » et qui porte plus précisément, donc, sur la période 1981 à 2000.

Voilà, vous êtes, par ailleurs, et ça mérite d'être mentionné, vous êtes, par ailleurs, directeur de rédaction de la revue Crisis et si je présente le dernier numéro, c'est parce que son titre, « Le chaos au point d'interrogation », n'est pas sans rapport avec la question que nous allons aborder, puisque un des aspects du nihilisme, c'est aussi le chaos, bon, parmi d'autres, parmi bien d'autres. Alors, quant à moi, je me permettrais de mentionner, parce que cela a un rapport aussi avec la question qui nous occupe, même s'il n'est pas spécifiquement question de cinéma, l'apparution de ce dernier numéro d'une revue poético-philosophique qui s'intitule « Le bateau fantôme », numéro portant sur la mort, et dans laquelle Bruno Gauthier, un jeune philosophe, et moi-même avons fait un long entretien sur la mort de Dieu, qui est, évidemment, un des aspects fondamentaux de la question du nihilisme.

Voilà, ces présentations étant faites, venons-en donc très vite à la question du nihilisme. Autrement dit, je ne pense pas qu'il soit possible d'aborder le vif du sujet, c'est-à-dire le rapport du nihilisme et du cinéma, et du nihilisme au cinéma, sans nous être quand même plus ou moins concertés, entendus, en tout cas, sans avoir essayé de définir, tant bien que mal, chacun d'entre nous, ce que nous entendons, à travers notre propre démarche personnelle ou formation intellectuelle, ce que nous entendons par nihilisme, c'est-à-dire, en fait, cette notion veut dire quoi, de manière à ce que nous puissions ensuite essayer de mieux cibler, si vous voulez, notre approche de son rapport au cinéma.

Alors, commençons par vous, si vous voulez, Thibaut Isabelle. Je répète donc ma question, comment définiriez-vous le nihilisme, sans même prendre en compte nécessairement, pour le moment, l'aspect que vous avez pu privilégier dans votre ouvrage sur le cinéma américain ? Tout à fait. Définir le terme de nihilisme est d'autant plus difficile que c'est un terme profondément polysémique.

Le terme en lui-même naît et se développe, prospère dans un premier temps, dans le cadre de la philosophie allemande du XIXe siècle. Il nourrit la pensée d'auteurs post-romantiques qui s'interrogent sur la question des valeurs, dans ses rapports aussi avec la question de Dieu. C'est un moment où le christianisme est encore très fort en Europe, mais c'est aussi un moment où la question de l'existence de Dieu se pose à nouveau, d'une manière extrêmement vive.

Par ailleurs, l'Europe dans son ensemble, il n'est sans doute pas exagéré de le dire, traverse à l'époque une véritable crise existentielle dans les milieux intellectuels. Ça va se manifester notamment dans les pays germaniques par l'influence de la pensée de Schopenhauer sur les milieux intellectuels. Mais on le verra également en Russie, notamment, avec le développement de courants de pensée, là encore souvent d'inspiration post-romantique, qui reprendront souvent explicitement le terme de nihilisme comme un cri de ralliement, au point de prendre une véritable forme politique dans le cadre de certains courants radicaux, proches des milieux socialistes, de tendances anarchistes essentiellement.

Si vous permettez, ce que Nietzsche nommait, d'une formule elliptique, le nihilisme à la mode de Saint-Pétersbourg. Oui, c'est ça. Et ce nihilisme russe, qui était donc conçu comme un cri de ralliement, comme un cri de guerre, était envisagé en des termes positifs. Il s'agissait de détruire un vieux monde pour en créer un nouveau.

Il y avait donc l'idée dans le nihilisme, c'est tout à fait paradoxal, d'un élément régénérateur. Or le nihilisme, bien sûr, ça vient du latin nihil, rien, c'est donc l'idée d'un néant, l'idée d'une table rase. L'idée d'une table rase qui pouvait être envisagée comme une véritable crise dans son sens le plus positif, c'est-à-dire créer le néant pour créer autre chose. Mais à côté de ce nihilisme qui pouvait avoir un versant positif, il y avait aussi un nihilisme plus négatif, le nihilisme du mal de vivre post-romantique, encore une fois, le nihilisme post-chopin-lauerien, qui s'exprimera d'une manière particulièrement aiguisée sous la plume de Nietzsche,

Abonnez-vous à la newsletter de BAGLIS TV

Haut