Hiram et Freud 2/3
Second volet de notre trilogie consacrée à la Franc-Maçonnerie à l’aune de la psychologie freudienne. Marie-Hélène Gonnin (pour la partie psy) et Jacques Fontaine (auteur de nombreux ouvrages sur la Franc-maçonnerie, et franc-maçon lui-même) vont analyser ici les thèmes suivants :
- que signifie la violence, simulée ou subie, par "le profane" qui se présente aux portes du temple maçonnique puis y franchir ses différents grades ?
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"Réunir ce qui est épars", "Ordo ab Chao" : sommes-nous dans une dimension sociale, alchimique ou métaphysique ?
- quelle est la fonction du "père" Hiram Habif, de son meurtre pas les trois mauvais compagnons, et dans quelle mesure les femmes franc-maçonnes peuvent-elles se projeter en lui et trouver leur place dans cet univers conçu comme "très masculin" ?


- la recherche de purification par l’usage des gants blancs ou par la purification que reçoit l’impétrant par les quatre éléments (eau, terre, air, feu) est-elle analogue à ce que Freud puis à sa suite sa fille ont décrit comme des personnalités de type "obsessionnelles" ou "hystériques" ?
- Qu’entendent les franc-maçons par "la parole perdue"… ou "un frère ? "


Autant de questions-réponses qui éclaireront tous ceux et celles qui désirent mieux connaitre la Franc-maçonnerie. Ces échanges, vifs, spontanés, et passionnés ne constituent ni une critique, ni une apologie de la Franc-maçonnerie. Au contraire ils permettent de comprendre, dans notre société désacralisée où les repères sont souvent inversés, l’intérêt et la possibilité d’élévation que la Franc-maçonnerie peut représenter pour les hommes et femmes qui décident d’embrasser cette voie.
Un entretien de 40 minutes, mené par Daniel Videlier, et enregistré au Forum 104.
Extrait de la vidéo
Je vous propose que nous reprenions nos échanges en parlant d'un thème qui, malheureusement, fait très souvent la une des journaux, mais pour lequel j'aimerais bien avoir votre vision. C'est la violence. La violence en franc-maçonnerie, elle existe, alors je vais vous parler de la violence, non pas des frères et des sœurs entre eux, bien entendu, parce qu'il n'y a pas de violence, nous sommes dans un monde parfait, comme dirait Pangloss de Voltaire, tout est parfait dans ce monde-là, de la franc-maçonnerie, non, je vais vous parler de la violence contenue dans les mythes et dans les rites.
Je vais vous prendre deux exemples de violence. Le premier exemple, c'est l'initiation. L'initiation, c'est cette grande cérémonie par laquelle vous devenez, nous devenons franc-maçon, qui est parfois, c'est mon émotion, très belle, très belle et très impressionnante. Lors de cette initiation, vous êtes maltraité, maltraité pour une partie, vous êtes bousculé, vous avez les yeux bandés, vous ne voyez rien du tout.
Ah oui, quand vous dites maltraité, c'est maltraité physiquement. Ah oui, oui, oui, on a les yeux bandés, on vous met presque à plat ventre pour que vous rempiez, pour que vous soyez bien, bien humble, ça c'est une lecture qu'on peut en faire, ensuite on vous secoue, vous avalez de l'aloès très amer, oui, oui, oui, en dégueuler et puis enfin il y a plein de choses comme ça. Il y a même, dans certains rites, on fait une saignée, une saignée comme ça, simulée, mais sur le moment, l'impétrant ou l'impétrante ne sait pas que c'est simulé.
Donc il y a véritablement des épreuves et ça c'est un exemple. L'autre exemple, c'est au troisième degré, donc je vous rappelle apprenti, compagnon et maître, au troisième degré il y a de la violence, puisque j'en ai parlé avec Iram, le grand mythe de la franc-maçonnerie, c'est l'assassinat d'Iram par trois compagnons. Voilà, là aussi il y a de la violence. Alors ce qui est intéressant, mais je vais peut-être laisser Marie-Hélène, c'est qu'après cette violence, autant dans l'initiation qu'on passe au troisième degré, c'est tout de suite compensé, racheté, comme s'il y avait une sorte de culpabilité en disant mais non, on t'aime, on t'aime, on t'aime, on t'aime quand même.
Il y a une grande déclaration d'amour d'un seul coup, après, par exemple, celle qui vient d'être initiée, après qu'on l'ait bien secouée, remuée, on la bise, on l'embrasse, on l'entoure. Qui justifie la violence. Il y a une histoire, il y a toute une histoire que la psychanalyse met bien en évidence. Marie-Hélène, vas-y toi.
Alors, la violence telle qu'elle est illustrée dans les rites, c'est un simulacre, parce qu'à moins qu'il y ait eu quelques accidents, j'imagine, parce qu'il y a des épées, il y a un certain nombre d'outils contondants, je ne suis pas convaincue que ce soit véritablement joué. Il y a une mise en scène, c'est du théâtralisme, mais surtout dans ce que disait Jacques, c'est on va jusqu'au bout du simulacre, mais surtout après, la culpabilité arrive et tout de suite on allume.
Non, non, non, non, je ne l'ai pas fait, le père n'est pas mort, Iran n'est pas mort, comme si ça n'avait jamais existé. Or, c'est typiquement ce qu'on appelle, un mécanisme bien connu, mais bien connu de la personnalité obsessionnelle, c'est l'annulation rétroactive. Ça a été fait, et puis on dit tout de suite, ah non, non, non, non, ça n'a jamais existé. Et donc, après, on surcompense par des actes d'amour, puisque c'est de l'haine, tout le monde s'embrasse, mais non, on n'a pas voulu faire ça, ce n'est pas possible, c'est très, très curieux.
Et une fois encore, on a cette illustration, toute cette constellation de mécanismes de défense qui font absolument penser, et directement penser à une structure de type obsessionnel. Oui, tu parles bien de mécanismes de défense, là, tu peux préciser peut-être pour mes frères et mes sœurs. Mécanismes de défense, tout le monde en a, rassurez-vous, c'est même très, très, très sain d'avoir des mécanismes de défense, tout le monde en a, et c'est ce qui permet justement de sauvegarder la normalité.
Alors, on est tous plus ou moins normaux, mais nous avons tous, de manière préférentielle, des mécanismes de défense. Et Dieu merci, parce que c'est ce qui nous permet d'être sains de corps et d'esprit. Freud a écrit beaucoup sur les mécanismes de défense, mais surtout sa fille, Anna Freud, a fait tout un répertoire en expliquant quels sont les mécanismes de défense et à quoi ils servent. Et chaque mécanisme de défense peut être rattaché à un type de personnalité.
Je vais prendre un autre exemple, là nous baignons dans la personnalité de type obsessionnel, je vais prendre un exemple, la somatisation, je prends un exemple archiclatique, ce qu'on appelle le psoriasis. Le psoriasis est un mécanisme sain pour la personne, pour son intégrité, et de type hystérique celui-ci. Donc, c'est absolument naturel, je dirais presque normal, d'avoir des mécanismes de défense.
Alors, c'est simplement, lorsqu'on observe ce type de mécanisme dans les rites et les cérémoniaux francs-maçons, il est évident qu'on voit que ce simulacre du meurtre du père n'est pas une vraie mise à mort, et immédiatement la culpabilité conduit à annuler ce qui vient de se passer. Marie-Hélène, est-ce que ce n'est pas à ce moment-là que nous avions évoqué à propos de l'alternance haine-amour et amour qui veut cacher la haine, qu'on avait évoqué également ce mécanisme qu'on appelle la formation réactionnelle.
Je vais prendre un exemple tout bête, qui est courant, qui est quotidien. On voit beaucoup de femmes, en général, peu importe d'hommes, qui sont hyper propres alors qu'en fait leur vraie nature c'est d'être hyper sales, on pourrait dire, ou hyper ordonnées, alors que leur vraie nature c'est d'être carrément désordonnées. C'est une formation, ce n'est pas l'annulation rétroactive, c'est un autre mécanisme qu'on observe aussi.
Alors par exemple, c'est transformer la haine en amour. Voilà, c'est ce que nous voulons faire. C'est ce que vous faites, probablement, mais la haine, la haine de l'autre, la haine du père, la haine du père ? Oui, en l'occurrence, on le verra tout à l'heure, la haine du père c'est le ménage rare.
Ça c'est encore une autre, et qui milite toujours, puisque notre hypothèse de départ est qu'on retrouve cette espèce de constellation de mécanisme de la personnalité obsessionnelle, formation réactionnelle, c'est encore un mécanisme typique de la personnalité obsessionnelle. Petit à petit, on voit le tableau très bien, la personnalité obsessionnelle et tout ce qui s'y rattache, mais peut-être que tout à l'heure tu feras un point là-dessus.
Bien, je vous propose que nous passions de la violence à quelque chose quand même de beaucoup plus chic, donc on va le dire en latin, si vous voulez bien, si je vous dis Jacques, ordo ab cao, est-ce que vous pouvez me dire ce que ça signifie et qu'est-ce que ça représente cette préoccupation ? Oui, oui, ordo ab cao, il faut le savoir d'abord, c'est une devise d'une obédience maçonnique, c'est une devise de la franc-maçonnerie qui a été reprise comme devise propre de l'obédience dite du droit humain, qui est une franc-maçonnerie mixte.
Alors l'ordo ab cao, c'est la vision métaphysique de, je vais aller très vite sur les lectures métaphysiques symboliques, on n'est pas là pour ça, mais c'est pour expliquer un peu le mystère de l'ordo ab cao, c'est métaphysiquement le fait de voir la multiplicité fragmentée du monde, c'est-à-dire des objets, tout est différent, et être capable de mettre de l'ordre dans tout ce qui fout le camp partout, pour être tranquille, pour que ce soit en bois, pour que ce soit bien classé, c'est ça l'ordo ab cao.
Je me demande si ça n'a pas quelque chose à voir, Marie-Hélène tu diras, si ça n'a pas quelque chose à voir avec le fait de dire il y a telle valeur et puis telle valeur et telle valeur et tout ça, ça se tient bien ensemble. Oui, c'est un besoin de construction, encore une fois, intellectuelle. Et c'est la névrose obsessionnelle aussi, l'ordre. L'ordre, oui, c'est exactement l'exemple que je citais juste avant, c'est que l'ordre, le souci de l'ordre, le souci du rangement, le souci de la propreté, sont autant de manifestations