Dédale et les arts libéraux, Icare 3/5
Depuis l’antiquité grecque et jusqu’au Moyen Âge, les hommes « libres » (c’est-à-dire détachés du travail manuel et de toute forme de mécanicité) étudiaient les « arts libéraux ». Sept arts qui se répartissaient en deux sections. La première s’articule autour du Verbe (dialectique, grammaire, rhétorique), le « Trivium », et la seconde tourne autour du Nombre (arithmétique, astronomie, géométrie et musique), le « Quadrivium ».
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Ce vaste ensemble de connaissances était étudié par une élite – rappelons qu’à cette époque le taux d’alphabétisation demeurait très bas – et les préoccupations de cette élite d’antan ne tournaient presque qu’exclusivement autour des « affaires du Ciel ». Nous ne parlons pas ici de météorologie, cette science typiquement moderne et utilitaire, mais bien de théologie et de connaissance de Dieu….
Ces arts libéraux, venant du « Verbe » et du « Nombre » seraient-ils un fil d’Ariane pour sortir du labyrinthe ?
De nos jours, en Occident, tous ces repères ont volé en éclat au point même de s’être inversés. La question de Dieu - ou des Dieux- n’intéresse guère qu’une poignée de métaphysiciens ou de mystiques, et, parallèlement, nos jeunes enfants savent reconnaitre dès l’âge de un an, l’arobase de leur tablette tactile. Paradoxe ? Tragique plaisanterie du fatum ?
Sommes-nous maitre de cet environnement labyrintho-techniciste, ou bien en sommes-nous les prisonniers ?


Luc Bigé poursuit ici son analyse du mythe d’Icare et souligne le message que cette figure, au-delà des époques et des civilisations, peut nous apporter à nous, hommes du XXIème siècle.
Une démonstration qui ici prend la forme d’un réquisitoire sévère contre cette civilisation qui passe son temps à jouer, à se distraire derrière des écrans de fumée cathodique et où « information » et « Connaissance » se confondent dans un pathétique paso doble présenté comme « cool » et « ludique ».
Cette technologie : un reflet objectivé de notre intellect ?
Luc Bigé se drape ici avec un plaisir non feint dans les couleurs d’un Spartacus, l’ancien esclave devenu révolutionnaire, et libérateur de ses coreligionnaires. Un souffle d’insurrection, rare et puissant, émane de cet exposé qui prend les traits d’une invitation à nous enivrer de la « pensée magique ». Boire sans retenue de ce « nectar qui nous ouvre les portes du monde des mystères et de la Nature… » .
Tenté par l'aventure ?
Extrait de la vidéo
On va continuer l'aventure d'Edale, donc je vous disais il y avait trois ou quatre voies de sortie du labyrinthe d'Edale. Donc la voie de sortie d'Icare c'est la, on va dire, la sincérité et tout ce que je viens d'évoquer, se mettre debout, marcher sur ses propres pieds, etc. Comment va faire Dédale pour sortir de son propre système d'enfermement ? Donc Dédale, lui, il vole dans le juste milieu, donc il n'est ni plombé par l'émotionnel, c'est-à-dire qu'il serait volé trop bas, ni plombé par l'idéalisme qui serait volé trop haut.
Vous avez remarqué que notre monde technicien n'est ni plombé par une descente dans les abysses de l'inconscient, ni plombé par l'idéalisme. On est dans un monde relativement médiocre qui est à mi-hauteur. Ça s'appelle le monde du consensus. On n'a plus de vrais débats, de vraies discussions, même comme on avait dans les années 68-70, où on peut aussi faire correspondre, évidemment, tout cet idéalisme des années 68-62-68 à une explosion d'Icare dans l'histoire.
C'est du reste, en 69, où on a conquis la Lune, ce qui est un beau symbole du mythe d'Icare, de la présence d'Icare dans le monde. Donc Dédale, lui, il reste à mi-hauteur. Il voit son fils qui est mort, il l'enterre, et il y a une perderie qui flappe avec ses ailes en disant « super, il est mort, je suis vachement content ». Vous savez que la perderie, c'est Talos.
Alors, c'est intéressant de regarder la vie de la perderie, ou ses habitudes amoureuses. Lorsqu'elle est amoureuse, elle boitille, elle rigidifie une pâte. Donc on a à nouveau la boîterie, la chute, etc. Elle rigidifie une pâte et elle tourne en rond autour de la perderie femelle.
Puis à un moment, pof, elle se précipite, elle va féconder la perderie femelle. Donc elle réitère dans son rituel amoureux ce qu'a inventé Talos, le cercle. Talos a inventé le four à potier, vous vous souvenez, et le compas. Donc en fait, il a inventé des choses qui sont circulaires.
Donc Talos est l'invention du cercle. C'est l'inventeur de moyens de fabriquer le cercle. C'est-à-dire le soleil. Ce qui a tenté d'acquérir Ricard, et qui ne l'a pas réussi.
Ce qui permet de comprendre pourquoi Dédale a tué Talos. Parce que Talos fait des choses que Dédale est incapable de faire. C'est-à-dire que le technicien génial est incapable de faire. De reproduire du vivant.
Le cercle, c'est quoi ? C'est d'une part l'image du soleil. Mais toutes les formes vivantes sont rondes, ou ont des formes rondes. On n'a jamais vu une forme vivante qui a des angles aigus, ou pas d'ailleurs.
Vous n'avez pas de feuilles carrées. Vous n'avez pas de feuilles rectangulaires. Vous n'avez pas de corps vivant qui ait des angularités, etc. Par contre, vous avez des maisons cubiques, comme celle-là.
Vous voyez que tout ce qui est de l'ordre du rond est de l'ordre du vivant. Tout ce qui est de l'ordre de l'angulaire est de l'ordre du minéral. Comme les sept modes de cristallisation des cristaux, par exemple. Et de l'ordre du mort.
Evidemment, Dédale va soit imiter le vivant, avec les statues, soit faire du mort. Un labyrinthe, c'est du mort, parce que c'est de l'angulaire. Dédale, en tout cas, c'est du mort, puisque c'est de l'angulaire. Dédale est incapable d'inventer quelque chose qui soit de l'ordre du vivant.
Ce que fait Talos. Pour le formuler autrement, le constructeur du labyrinthe ne pourra jamais avoir accès au ciel. C'est-à-dire au monde métaphysique, au monde de l'expérience spirituelle. Au monde du soleil.
Au monde des grandes forces métaphysiques. En quelle Aspirica. La preuve en est, c'est que lorsque Dédale va arriver à Naples, il va poser ses ailes, les offrir à Apollon, le dieu du soleil. Enfin, le dieu soleil.
Et pour la première fois, construire un temple en or pour Apollon. Et le couvrir d'un toit d'or. Ce qu'il faut savoir, c'est que les temples antiques n'avaient jamais de toit. Le toit, c'est quoi ?
C'est une fermeture par rapport au ciel. Donc Dédale va honorer, bien sûr, Apollon, mais il va montrer par là qu'il s'interdit l'accès au ciel. Il pose ses ailes et il fait un toit dans le temple d'Apollon. Donc il a conscience de ses limites.
Il ne prétend pas réaliser des choses qu'il ne... Notre technoscience ne prétend pas explorer le monde métaphysique. Et il a conscience de ses limites. En même temps, elle prétend que ce monde-là n'existe pas.
Et le tuer est à l'os. Donc dans ces conditions, comment s'en sortir ? Dédale va sur l'île de Sicile, où là il se met au service de Kokalos. Kokalos, le coquillage, la coquelée.
Le Kokalos c'est intéressant aussi parce que les Grecs anciens, lorsqu'ils exilaient quelqu'un, et vous savez qu'à l'époque l'exil c'était quasiment la mort, lorsqu'ils exilaient quelqu'un, le nom de cette personne, ils le sculptaient sur un coquillage. Donc Kokalos rappelle l'exil. Et donc la souffrance, évidemment, si on a un mythe d'Icare, enfin dans l'archémo-sagittaire, il y a une souffrance d'exil, bien sûr.
Puisque l'exil est répété par le coquillage, par l'exil de la coquelée, il est répété par le coquillage, par l'exil de Minos et par la suite de Dédale. Il est répété trois fois. Dédale fabrique des jouets pour les filles de Kokalos. Et on a ensuite la scène de l'énigme, si vous vous souvenez.
Le roi Kokalos, conseillé par Dédale, dit à Minos C'est facile. Il suffit de prendre un peu de miel. Vous voyez, la cire, le miel, la baie. Il suffit de prendre un peu de miel, de le mettre sur le sommum, le bout du coquillage, percer un petit trou, tu mets du miel, tu prends une fourmi, t'attaches un fil à la patte de la fourmi.
Et la fourmi, elle est gourmande, elle aime bien le miel. Alors elle va aller manger le miel et traverser le coquillage. Gagné. C'est symbolique, évidemment.
C'est intéressant si on se rappelle que la fourmi appartient à la même famille que les abeilles. C'est simplement un insecte, une abeille, qui a perdu ses ailes.