Les masques de Protée 2/5
Notre premier volet introductif du mythe de Protée nous a appris comment « le vieillard de la mer » usait de son incroyable pouvoir de métamorphoses pour échapper aux questions de ses visiteurs, trop impatients de recevoir ses prophéties. Dans ce second opus, Luc Bigé nous explique le pourquoi de ces métamorphoses : quelles raisons peuvent conduire un individu à revêtir autant de masques ?
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Ces figures animales, derrière lesquelles Protée se réfugie selon ses envies, tour à tour « lion », « sanglier », « cerf », « serpent », « panthère » : de quelles significations symboliques sont-elles porteuses ?


Quand la fuite devient thérapeutique, et le jeu une guérison…
L’esprit moderne tend à considérer les mythes comme des « histoires à dormir debout ». Or, ce que cet état d’esprit ignore, c’est que si ces « histoires » ont traversé les âges sans prendre une ride, c’est bien parce que le message qu’elles contiennent, parle invariablement au plus profond de chacun d’entre nous !
Ainsi, à travers l’analyse du mythe de Protée, c’est bien à une introspection personnelle que nous convie Luc Bigé.
Une introspection qui peut s’envisager en premier lieu sur un plan corporel, à savoir ici la sphère cardio-pulmonaire. Puis psychologique : « parvenir à condenser son idéalisme », « cesser de fuir les principes de réalité ». Et pour les plus téméraires, cette introspection peut prendre les couleurs d'une individuation d'essence jungienne et spirituelle : « canaliser la nébuleuse neptunienne », « découvrir que le fragment, aussi petit soit-il, est aussi porteur d'une lumière du grand Tout »...
Un exposé, un mythe, qui parlera peut-être plus encore aux thérapeutes, ou plus généralement à ceux et celles qui se sentent appelés à soigner. A leur intention, Luc Bigé rappelle ici le danger « d’être capable d’aimer tout le monde, mais personne en particulier » ou encore que « les thérapeutes, bien souvent, s’ignorent eux-mêmes, même si cela n’affecte pas nécessairement leur dévouement ou leur capacité à soigner… ».
Autant de « signatures protéennes », qui, comme tous les mythes, ne nous délivrent pas des conseils « tout cru dans le bec » (plug and play pour les modernes!), mais, au moins nous indiquent les ornières à éviter !
Extrait de la vidéo
Alors je voudrais qu'on explore un peu plus en détail les différents visages que prend Proté pour ne pas répondre aux questions qu'on lui pose. Donc le texte nous dit que Proté se transforme en lion, en panthère, en sanglier, en dragon, en eau et en feu et en arbre. Autant de possibilités d'échapper, de masques en réalité, que l'on porte pour échapper à un contact direct avec les autres. Une des pathologies de Proté, c'est l'autisme, qui est cette difficulté du contact avec les autres.
On vit dans son univers. Donc pour y échapper, on a plusieurs stratégies qui sont utilisées. On peut aussi bien sûr s'endormir et faire la sieste. On peut faire semblant d'être quelqu'un, le lion, puisque vous savez que le lion c'est le principe d'individuation, c'est le principe apollinaire, principe solaire.
Donc on peut jouer à être quelqu'un. Et voilà, tout à coup, développer des capacités masculines de décision, d'affirmation, de rayonnement personnel, etc. Mais au fond de soi, on sait parfaitement que c'est un jeu et que tout ça, c'est quand même pas très sérieux. Le sanglier est aussi un animal solaire, puisque, vous vous souvenez de les travaux d'Hercule, c'est la métamorphose d'Apollon qui a pris une forme de sanglier.
C'est un des sens du sanglier. Et le sanglier, c'est la mission spirituelle. Dans ce troisième travail d'Hercule, c'est la conquête du sens de sa mission spirituelle. Donc le protéen, pour échapper au contact avec l'autre, au dialogue avec l'autre, pour échapper de répondre aux questions qu'on lui pose, va se raconter qu'il a une mission spirituelle vachement importante à accomplir.
Et vous voyez à quel point le sens de la mission spirituelle est un facteur de protection du contact avec la réalité. Donc vous avez derrière, dans notre société chrétienne, le mythe du sauveur, évidemment. C'est vachement plus important d'aller sauver ou aider telle ou telle personne qui a du mal à marcher, à monter des escaliers, que de rester chez moi et dialoguer avec les personnes qui sont importantes pour moi.
D'ailleurs, est-ce que c'est vraiment, elles sont vraiment importantes pour moi, je ne sais pas, parce que je suis capable d'aimer tout le monde, mais j'ai du mal à aimer quelqu'un en particulier, de manière définie. Donc ça, c'est aussi une des grandes souffrances du protéen, qui un jour réalise, alors qu'il croit qu'il aime tout le monde, va un jour réaliser qu'il n'aime personne. Si vous avez Neptune en Maison V, c'est ça le travail à faire, par exemple.
C'est-à-dire condenser la nébuleuse et passer par le petit bout de l'entonnoir, dans une forme parfaite, pour trouver qu'à travers cette forme parfaite, vous pouvez retrouver l'universel. En d'autres termes, je vais vous le formuler autrement. Neptune en Maison V, vous avez ce romantisme amoureux, qui fait que quand on rencontre quelqu'un, on pense que c'est quelqu'un d'absolument extraordinaire, et qu'on va vivre un moment de grâce avec lui, et trouver le miracle, et attendre le miracle d'une relation parfaite, et évidemment ça va se présenter comme ça au début, mais il va falloir condenser protéen dans une forme parfaite et dotée.
C'est-à-dire faire ce travail de focalisation de l'amour dans une relation particulière et spécifique avec une personne, pour à travers cette relation retrouver, voir que c'est une parcelle de l'amour universel qui s'exprime à travers vous, à travers ces deux personnes, et donc qui est condensée, qui est focalisée, qui est concentrée, et donc qui prend de la densité, et donc qui donne un surcroît de vie.
Donc toute la difficulté où est Neptune dans une maison, on voit très bien ce qu'il faudrait faire dans cette maison, mais on attend en permanence le miracle, pour que cette chose arrive. Et lorsque cette chose arrive, on la laisse parfois filer, parce qu'on ne sait pas la concrétiser dans une forme divine, dans une forme parfaite. Parce que c'est souffrance pour protéen de faire ça. Il a l'impression qu'il va perdre le ciel, qu'il va perdre l'universel, qu'il va perdre sa source.
Alors bien sûr que s'il la condense à travers cette forme-là, il va pouvoir à terme retrouver l'universel. Donc le sanglier, un des systèmes de fuite, c'est se raconter qu'on a une mission spirituelle, ou qu'il est bien plus important de sauver le monde que de vivre là où on est. Une autre image que va prendre Prothée, c'est l'arbre, ou le cerf. On a les deux images, mais c'est la même chose.
Le cerf étant l'animal qui correspond à l'arbre, puisqu'il porte l'arbre sur sa tête, avec ses doigts. L'arbre, on peut le lire de plusieurs manières, mais une manière de le lire, c'est de dire que c'est l'arbre généalogique, en réalité. Donc c'est tout le rapport aux ancêtres et à l'affiliation. Mais c'est aussi l'arbre de l'affiliation spirituelle, c'est-à-dire la séquence des des gourous et des maîtres spirituels auxquels on se sent relié.
Donc Prothée, une des manières de fuir de Prothée, ça va être de dire voilà, je vais dans un ashram en Inde, c'est vachement bien, je vais me transformer,