Psychologie et tiers inclus

A la lumière du travail de Carl Gustav Jung, et en prolongement de penseurs tels que Héraclite, Maître Eckhart et Jakob Böhme, Michel Cazenave nous propose ici un dépassement de la logique aristotélicienne qui tendrait à opposer les contraires : l’immanence à la transcendance, pour envisager une conjonction des opposés qui corroborerait la théorie du Tiers Inclus  développée par Stéphane Lupasco (1900-1988).

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A partir d’exemples autobiographique, symbolique, ou mythologique Michel Cazenave nous rappelle qu’il existe un niveau de réalité qui dépasse la pensée et le langage pour laisser place à l’intuition,et à l’expérience intérieure. 

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Cette conférence a été enregistrée à l’Unesco lors du Colloque « A la confluence de deux cultures : Lupasco aujourd’hui »  et organisée par Basarab Nicolescu.

Extrait de la vidéo

Il est très clair que je vous parlerai à partir de ma position de Jungien.

Et pour réfléchir à ce qui m'a été proposé, la première chose qui m'est venue à l'esprit, c'est l'expérience que j'ai eue pendant longtemps avec ma fille, de qui je reconnais que je suis extrêmement proche, et où, à 18 ans, elle est partie de chez nous, si l'on peut dire.

Mais évidemment, comme elle aime beaucoup son père, elle téléphonait tous les jours.

Et à chaque fois qu'elle téléphonait, je décrochais le téléphone en disant « Allô, ma chérie, comment vas-tu ? ».

Bon, sauf que ma femme, évidemment, est intervenue un jour en disant « Et le jour, ça ne sera pas ta fille ».

Il se trouve que c'est toujours été ma fille. Je ne me suis jamais trompé en deux ans, c'est-à-dire, si je fais un calcul rapide, de 730 fois.

En gros. C'est-à-dire que nous étions, me semble-t-il, dans ce que nous appellerions, dans le domaine psychologique, un champ commun d'inconscient qui avait été créé entre elle et moi.

Je ne ferai pas appel à la télépathie, comme on le fait d'habitude, au niveau ordinaire dans lequel nous vivons, mais quelque chose de beaucoup plus profond.

Et c'est à partir de cela que je voudrais réfléchir, précisément.

C'est-à-dire la réalité, me semble-t-il, tout au moins dans la discipline à laquelle j'adhère, d'une stratification des niveaux de réalité les uns par rapport aux autres, et la manière dont, profondément, on est obligé de descendre jusqu'à un état où, je dirais, le langage s'arrête, la pensée s'arrête, et on est obligé de reconnaître qu'à la limite, nous ne pouvons plus rien dire, sinon que nous en avons l'intuition, et éventuellement, je dirais, l'expérience, et l'expérience intérieure, l'expérience profonde.

C'est-à-dire que tout va être centré sur ce qui est certainement l'un des thèmes, mais très très mal compris souvent, de l'œuvre de Jung, celui dont je me réclame, c'est-à-dire la conjonction des opposés.

La conjonction des opposés, que généralement, on comprend comme une espèce, je dirais, comme on comprend très mal la dialectique hegelienne, c'est-à-dire, il y a la thèse, il y a l'antithèse, et puis on mélange tout, on prend du blanc, on prend du noir, ça donne du gris.

Évidemment, il ne s'agit absolument pas de cela.

Lorsque Jung parle de la conjonction des opposés, et vous allez voir comment je vais arriver, précisément, à cette idée d'un niveau de réalité plus profond, lorsque Jung parle d'une conjonction des opposés, il renvoie toujours à l'œuvre de ce philosophe présocratique qui était Héraclite.

C'est-à-dire, la manière dont précisément, ce n'est que par des, à notre niveau à nous, à notre niveau quotidien, je dirais, au niveau de notre inscription ordinaire, ce n'est que par la différence des phénomènes, par la différence des psychés, que peut se créer un espace, un espace de tension qui va créer une dynamique psychique dans laquelle nous serons pris.

Et de ce point de vue-là, je rappelle, parce que Jung y renvoie aussi, l'exemple princeps qui est celui d'Héraclite, qui permet de bien comprendre de quoi je veux parler, c'est-à-dire l'image à laquelle il a toujours recours, qui est celle de l'arc. De l'arc, je ne sais pas si vous... Enfin, moi, en France, c'est vrai qu'à la campagne, je m'amusais à tailler des arcs, comme je faisais à l'époque. Je ne sais pas si vous en avez usé, mais enfin, c'est facile à comprendre.

L'arc qui est fait de deux forces opposées, si on peut dire, à partir de son noyau, et c'est précisément l'opposition des forces qui crée le fait, enfin, relié par la corde, évidemment, qui crée le fait que l'on peut envoyer la flèche, avec d'ailleurs, en plus, ce mouvement assez étonnant, c'est que pour envoyer la flèche vers l'avant, il faut tirer la corde vers l'arrière. C'est-à-dire que nous avons justement cette dynamique qui est créée à partir d'opposition.

Mais qui est un exemple qui me semble encore plus riche dans la mesure où l'arc en Grèce s'appelle bios, et bios, c'est le même mot que la vie.

A ceci près qu'évidemment, tout dépend si l'accent est mis sur le i, sur le iota grec, si vous préférez, ou s'il est mis sur l'omicron, autrement dit, sur le o.

Et c'est là toute la différence qui crée justement une espèce de tension des opposés entre l'arc et la vie.

Parce qu'il est quand même assez étonnant de voir que l'arc est rapporté à la vie, alors que l'arc est précisément l'âme qui donne la mort.

C'est-à-dire que d'une certaine manière, justement, nous avons la conjonction des opposés entre la vie, bios, et la mort, thanatos.

Et c'est ainsi que se crée une harmonie, et une harmonie plus profonde, à laquelle fait tout le temps allusion Héraclite, à laquelle fait lui aussi allusion Jung, qui est le but de ce que nous appelons l'individuation, d'une certaine manière, mais où il faut bien comprendre que l'harmonie n'est pas quelque chose qui est vécu dans une béatitude, qui est le résultat de tout un processus, qui est le résultat d'épreuves traversées, qui est le résultat d'une construction, qui renvoie d'ailleurs au radical d'origine indo-européenne sur lequel est bâtie l'harmonie, le Har, qui signifie la fabrication, d'une certaine manière, c'est-à-dire que l'harmonie n'est quelque chose qui n'est jamais donné, et où l'harmonie est ce qui permet précisément de conjoindre les opposés, tout en, j'assiste bien sur ce mot, tout en les gardant comme opposés. Il ne s'agit, je le répète, absolument pas de créer une espèce de bouille dans laquelle tout serait équivalent à tout.

Et de ce point de vue-là, d'ailleurs, il est intéressant de se rappeler que Harmonie, dans la mythologie grecque, est la fille de Arès, c'est-à-dire le dieu bouillant de la guerre, je dirais le guerrier le plus macho qui soit au monde, d'une certaine manière, et elle est la fille de Arès et d'Aphrodite, la déesse de la douceur, la déesse de l'amour, ce qui, en elle-même, la pose comme conjonction des opposés précisément, entre deux figures mythologiques qui sont totalement opposées, et où il faut se rappeler qu'elle a deux frères, selon la mythologie classique, qui est l'un, Héros, parce qu'on a un enfant d'Aphrodite, ça semble assez normal, mais en même temps, l'autre qui est d'abord l'enfant de Arès, le dieu de la guerre, c'est-à-dire Anteros, ce qui, en grec, veut dire le contre-amour, de cette manière.

Et comment Harmonie, précisément, fait le pont entre l'amour et le contre-amour, en introduisant un niveau qui est beaucoup plus profond que celui, simplement, de l'Héros ou de l'Anteros.

En se rendant compte, en même temps, que si on ne respecte pas cette opposition, opposition que, souvent, nous vivons d'une manière malheureuse dans notre vie, mais dont il faut voir qu'elle est absolument nécessaire, précisément à la dynamique de la vie, ou sinon, il n'y aurait plus que de l'arrêt, il n'y aurait plus que de l'immobilité, c'est-à-dire, d'une certaine manière, de la mort psychique, en se rendant compte que si on n'accepte pas, si on n'assume pas cette différenciation dans les opposés que nous vivons normalement, cela se paie très très cher, c'est-à-dire, en gros, parce que Jung, lui-même, le reprenant Astobe, qui, lui-même, le reprenait Héraclite, a appelé les phénomènes d'Enantiodromie, Anti-Dromos, le contre-chemin, si l'on peut dire, c'est-à-dire la manière dont, lorsqu'on adopte une position unilatérale, on risque fort de verser dans la position directement inverse, tout aussi unilatérale, d'une certaine manière, et le grand exemple, pour que vous puissiez comprendre, je pense, peut-être de Jung, toujours, est celui de la révélation de Saint Paul sur le chemin de Damas, c'est-à-dire de Saint Paul qui persécute à mort les chrétiens, qui va à Damas, précisément, pour les poursuivre, pour, éventuellement, en pourchasser un certain nombre et pouvoir les faire condamner à mort, et qui, tout à coup, est pris par la révélation du Christ, et qui va radicalement changer de position.

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