Martinisme et Franc-Maçonnerie, un flirt de la Belle Epoque

Il est des mots polysémiques qui engendrent de nombreuses confusions. Roger Dachez, historien de la Franc-Maçonnerie, tente de définir dans cet exposé ce qu’est « le Martinisme », ce que l’on entend par « Martiniste » et les rapports ambigus que Martinisme et Fanc-Maçonnerie ont toujours entretenus.

- Quelle (dis?)continuité constate-t-on entre les idées saint-martiniennes (Louis-Claude de Saint-Martin), martinésistes (son maître : Martinès de Pasqually) et celles de leur « diffuseur » : Gérard Encausse, Papus, créateur de l’Ordre Martiniste un siècle plus tard?

Pour visionner ce film ajoutez le au panier ou
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
1:05:29
À partir de 12 € / mois
VOD / 15€

Que veut dire « être martiniste » ?

Est-ce avoir lû les œuvres du Philosophe Inconnu ? Pratiquer la théurgie de Martines de Pasqually ? Ou tout simplement être un Franc-Maçon travaillant au Rite Ecossais Rectifié?

roger dachez Martinisme Franc-Maçonnerieroger dachez martinisme et franc-maçonnerie

« Il est de bon ton, de nos jours, de porter sur le mouvement occultiste du XIXème siècle un regard hautain et vaguement méprisant » nous précise l’auteur, mais il est très important, si l’on veut bien comprendre cette époque là, de replacer ce mouvement dans son contexte historique. Les occultistes étaient alors les seuls intellectuels à rechercher une « troisième voie », pris en tenaille entre d’un côté une société positiviste, ou la science triomphante expulse toute forme de débat religieux et d’un autre côté une église catholique, vieillissante et sclérosée, qui après six révolutions, « n’en revient toujours pas d’exister encore».

La théosophie chrétienne, dont les trois piliers sont Jakob Böhme (17ème siècle), Louis-Claude de Saint-Martin(18ème sicèle) et Jean-Baptiste Willermoz (19ème siècle), n’a jamais été aussi florissante de toute son histoire. L’histoire des organisations qui se sont rattachées à ses idées est complexe, et grâce à des chercheurs comme Roger Dachez, elle n’a jamais été aussi bien connue: cet exposé de 65 minutes s’adresse à tous les « Hommes de Désir » qui souhaitent faire la part des choses entre légende et réalité.

Extrait de la vidéo

Et bien, je voudrais d'abord remercier l'organisation de ce colloque qui vient à point parce que finalement, sur cette question, non du martinisme en lui-même, mais des relations complexes et parfois équivoques avec la question de la liberté d'expression et de la liberté d'expression, pour ne pas dire ambiguë, du martinisme et de l'afro-maçonnerie, il y a eu jusqu'à ce jour peu de mise au point. Et d'ailleurs, d'une manière générale, si la compréhension du phénomène maçonnique est rendue difficile, en particulier en France, jusqu'à les années récentes, en raison du déficit profond d'une étude sérieuse de l'histoire de l'afro-maçonnerie, même s'il n'a pas été fait, même si, naturellement, les choses, aujourd'hui, ont commencé à changer et que, très modestement, j'y ai été un peu pour quelque chose, eh bien, je crois que, s'agissant du martinisme, le problème est encore plus grave car il y a, sur cette question, beaucoup d'équivoques qui subsistent et je pense que l'un des objectifs que l'on peut assigner au colloque d'aujourd'hui est de tenter d'en dissiper un certain nombre.

Alors, j'ai proposé pour cette première communication un titre qui, naturellement, a un côté un peu humoristique puisqu'il s'agit d'un flirt. Je pensais que nous étions dans une société savante et je vais vous parler d'un flirt.

Naturellement, je ne vais pas vous parler des flirts de papus et moins encore de ceux de Saint-Martin qui, dans ce domaine, a eu une vie d'un calme extraordinaire mais d'un flirt intellectuel, en quelque sorte, d'un flirt moral, d'un flirt philosophique et doctrinal entre l'afro-maçonnerie et le martinisme naissant à la fin du XIXe siècle.

Pourquoi utiliser ce mot « flirt » ? Parce que c'est une métaphore qui n'en vaut qu'une autre. Mais l'idée est simplement de montrer qu'il y a eu à la fin du XIXe siècle une sorte d'attirance entre l'afro-maçonnerie et le martinisme créé de toutes pièces par papus mais que, comme dans un flirt humain, on ne sait jamais de quel côté est la plus forte attirance.

On ne sait jamais si on comprend très bien celui qui est en face et que, parfois, beaucoup de choses reposent sur de nombreux malentendus. Je pense que ça décrit assez bien les relations qui ont pu exister entre l'afro-maçonnerie et le martinisme papusien à son origine au moment où il a été créé.

En fait, pour parler de cette question-là, avant d'en arriver à la fin du XIXe siècle et donc à l'époque de Gérard Encausse, il faut, me semble-t-il, remonter beaucoup plus haut pour poser une première question.

Depuis quand y a-t-il une équivoque entre le martinisme et l'afro-maçonnerie ? Eh bien depuis au moins la fin du XVIIIe siècle. Parce que vous savez sans doute que dans l'histoire de l'afro-maçonnerie, par exemple, il y a des mots qui sont profondément polysémiques et qui, par conséquent, soucitent de très nombreuses malentendues et de très nombreuses équivoques. Par exemple, le mot « écossais ». Qu'est-ce que c'est que la maçonnerie écossaise ?

Il y a des gens qui pensent que c'est simple. Ben non, c'est très compliqué, parce que maçonnerie écossaise, depuis les années 1730, ça désigne des choses extraordinairement différentes que très souvent, par ignorance généralement, mais aussi parfois par un peu de malhonnêteté intellectuelle, certains ont tendance à mélanger. Eh bien c'est un peu la même chose avec le mot « martinisme ».

Le mot « martiniste », « martinisme », a désigné, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, des choses extrêmement différentes, même si, naturellement, les personnes et les doctrines qui étaient couvertes par ces mots « martinisme » et « martinisme », même si tout cela, bien sûr, présentait quelques relations.

Alors, il faut essayer d'abord d'éclaircir ce point, parce que, d'une manière assez curieuse, les équivoques qui sont fondés à la fin du XVIIIe siècle sur le mot « martinisme » ou le mot « martiniste » vont se retrouver amplifiés et même enrichis à la fin du XIXe siècle, quand Papus va poser l'acte fondateur de l'ordre martiniste.

Et c'est une fois qu'on aura compris ça qu'on pourra examiner la question des relations entre le martinisme naissant, le martinisme papusien, et la franc-maçonnerie.

D'abord, que désignait le mot « martiniste » à la fin du XVIIIe siècle ? Globalement, trois choses, ou plus exactement trois groupes.

Premièrement, ce que l'on a pu appeler les « disciples de Saint-Martin ». Alors ça, c'est une question très complexe, parce qu'on va évoquer à plusieurs reprises ce matin, cet après-midi, la personnalité de Louis-Claude de Saint-Martin, qui est une personnalité complexe, incomplètement élucidée, car les sources qu'on possède, c'est tout le paradoxe de Louis-Claude de Saint-Martin.

Les sources qu'on possède sont à la fois des sources extérieures, c'est-à-dire les témoignages nombreux qu'on a pu produire sur lui, sur sa vie, sur les différentes péripéties de son existence, et puis les témoignages, j'allais dire, intérieurs, c'est-à-dire ce que Saint-Martin a dit de lui-même, a écrit à son propre égard, et qu'il nous a laissé, comme par exemple dans son fameux portrait philosophique.

Néanmoins, ces sources ne se recoupent pas complètement, et il n'est pas tout à fait certain que Saint-Martin, quand il parle de lui-même, soit tout à fait lucide ou tout à fait honnête.

De sorte que Louis-Claude de Saint-Martin demeure, d'une certaine manière, un mystère. On sait que pour des raisons pas très évidentes, il a choisi très tôt de publier des ouvrages sous le nom de « philosophe inconnu ».

C'était presque une plaisanterie, parce que si l'on voulait qualifier Saint-Martin au regard de sa vie, on dirait qu'il aurait plutôt mérité le nom de « philosophe trop connu ». Saint-Martin a été le philosophe inconnu des salons.

Saint-Martin adorait fréquenter les duchesses, les princesses du sang, les aristocrates. Il avait un penchant pour le beau monde, et il y était très souvent. Et il a passé des heures et des heures dans des salons où, généralement, il a entendu des conversations profondément ennuyeuses.

Mais Saint-Martin savait à la fois écouter ce qui était ennuyeux et, de temps en temps, prendre la parole et devenir intéressant. Alors est-ce qu'au cours de cette vie mondaine, mais au sens classique du terme, Saint-Martin a réellement fondé un groupe de disciples auquel il aurait transmis un enseignement ?

Très fondamentalement et personnellement, je crois que non, jamais. Et d'ailleurs, Saint-Martin n'a jamais rien dit de tel. Ce qui est vrai, c'est que Saint-Martin a dit l'essentiel de ce qui était important pour lui à travers ses ouvrages.

Il a publié très tôt, depuis « Les erreurs et la vérité », écrit dans la cuisine de Villermose, à Lyon, parce que c'était la seule pièce qui, pendant l'hiver, était chauffée et où l'encre ne gelait pas, jusqu'à la fin de sa vie où il n'a pas cessé d'écrire. Et la plupart de ses ouvrages ont été publiés, connus et même souvent commentés par des personnes très improbables.

Abonnez-vous à la newsletter de BAGLIS TV

Haut