Corto l'initié
Joel Grégogna revient ici sur la dimension initiatique de l'oeuvre d'Hugo Pratt. Que signifie "être initié"? Quels indices l'auteur a-t-il disséminé nous indiquant que Corto Maltese était initié ?
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Autant d'interrogations que tente d'élucider l'auteur dans ce deuxième volet de 48 minutes consacré au célèbre héros de bande dessinée.
Extrait de la vidéo
Le voyage. Vous m'avez posé une question sur le voyage. On est en plein dans le sujet. Pourquoi on est en plein dans le sujet ?
Parce que de quelles données disposons-nous ? Nous avons un marin. Un marin a priori sa voyage. Nous avons des aventures qui se passent sur les mers et qui se passent sur tous les continents.
Nous sommes encore dans le voyage. Dans le voyage physique. Dans le voyage matériel. Nous avons des bateaux. Nous avons des avions. Nous avons des trains. Chaque fois, nous sommes dans le voyage.
Donc, matériellement, Cortot, c'est le voyage. Pourquoi c'est intéressant ? Parce qu'un processus initiatique, c'est essentiellement un voyage.
C'est un voyage dans la tête. Ce peut être un voyage également géographique. Par exemple, les compagnons, ceux qui ont été décrits par Perdiguier, par exemple, c'était des gens qui effectuaient un processus initiatique dit opératif et il circulait à travers la France et l'Europe. Chaque fois qu'il y a processus initiatique, il y a voyage.
D'autre part, le point commun entre le voyage matériel, le voyage géographique et le voyage purement spirituel, le voyage spéculatif, c'est le rêve.
Et le rêve est fonction de l'imagination de chacun. Et l'imagination, il y en a de deux sortes. L'imagination débridée et l'imagination créatrice.
L'imagination créatrice est beaucoup plus intéressante, mais elle suppose un désir, une volonté et surtout une maîtrise du processus.
L'autre imagination qui est débridée, c'est une pensée non maîtrisée. Et parfois, elle n'est pas maîtrisée par suite d'un ajour extérieur, par exemple, par la suite d'un narcotique.
Or, dans la saga de Corto Maltès, on s'aperçoit que ce processus du voyage tel que je viens de le décrire est développé de l'alpha à l'oméga.
Le voyage, il apparaît dès le début de la balade de la mer Salée, qui est donc le premier livre où Corto Maltès apparaît en tant que Marat.
Et parmi les citations, il y a beaucoup de citations autour de Corto Maltès. Parmi les citations, il y a une citation de Coleridge.
Coleridge était un auteur anglais qui vivait à la fin du XVIIIe siècle. Et Coleridge décrit l'histoire d'un marin qui quitte son port d'attache anglais avec son équipage pour les mers du Sud.
On ne sait pas s'il va chercher du poisson, des marchandises, on ne sait pas réellement. Mais ça n'a pas beaucoup d'importance parce que l'objet du livre de Coleridge n'est pas là.
Que va-t-il en effet se passer durant cette traversée ? Les éléments vont se déchaîner autour de ce pauvre bateau. Chaleurs excessives, froids, rigoureux, tempêtes.
Or ça, ce sont des épreuves initiatiques. Et au bout du compte apparaît un albatros. Et le personnage central de Coleridge va décocher une flèche à l'albatros et va tuer l'oiseau.
A partir de là, le malheur va fondre sur ce pauvre bateau, va fondre sur cet équipage qui va être décimé. Seul demeurera le marin qui aura décoché la flèche.
Marin qui rencontrera la mort jouant au dé, le sort des autres marins. Et peu à peu, les éléments se calmant, ce marin va revenir avec son bateau jusqu'en Angleterre.
Et lorsqu'il arrivera devant le port de départ qui est aussi le port de destination, il sera le seul à être sauvé car le bateau et les fantômes de ses compagnons d'infortune se perdront à jamais dans l'abîme.
Et voilà notre marin revenu à terre, devenu un errant. D'ailleurs Gustave Doré, gravant l'histoire, décrit ce marin un petit peu comme le mat du tarot, le tout dernier arcane, celui qui renvoie à l'arcane de début.
Et ce marin ne peut que dire ce qu'il a fait, que confesser sa faute d'avoir tué l'albatros auprès de toutes les personnes qu'il rencontre sur son chemin.
Cette histoire de Coleridge, c'est une histoire qui est citée à plusieurs reprises autour de Corto Maltese par les personnages qui peuplent la saga.
C'est une histoire de voyage. Et ce voyage-là, le voyage du marin de Coleridge, c'est celui-même de Corto Maltese. On sait que la première gorgée de bière contient l'ensemble du goût de tout ce qui pourra être avalé ultérieurement.