Histoire et prégnance du Rite Emulation
Les origines historiques de la Franc-Maçonnerie restent une question centrale pour de nombreux historiens…. il en va de même pour les origines de sa rituélie qui soulèvent aussi de nombreuses interrogations. Qualifié de "yoga maçonnique" pour certains ou bien encore de rituel "outrageusement" religieux pour d’autres : le style émulation ("emulation working" en anglais) ne laisse aucun franc-maçon indifférent.
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Pour nous en donner une présentation, Roger Dachez nous invite à remonter à la création des premières loges anglaises.
Au début, le rite était l'élément d'action, le geste qui constituait le monde maçonnique. Puis, la nécessité de donner du sens au rite et à ses nombreux grades a aboutit à un ordonnencement suivant une échelle de progression. L’établissement des premiers rituels maçonniques ne se passa pas sans heurts entre "les anciens" (dépositaire, selon eux, de l’orthodoxie maçonnique) et "les modernes" (sobriquet dont "les anciens" ont affublé ceux qui ne pensaient pas comme eux).


Cette querelle dura près de soixante ans et s’apaisa en 1813. Elle donna naissance à la Grande Loge Unie d'Angleterre puis en 1823 à la création de l’ "Emulation Lodge Of Improvement" dont l’objectif était de fixer le rituel de l'union et de le transmettre à toutes les loges britanniques. Des centaines de démonstrations sont alors mises en place partout en Angleterre dans le but de faire répéter, puis se perpétrer, les cérémonies. Par crainte de divulgations, le rituel s'est toujours transmis par voie orale et les différents officiants devaient apprendre ce texte par cœur…. tradition qui reste encore de nos jours vivace.
Comment perpétrer un rituel de manière fidèle alors qu’il est soumis aux aléas de la transmission orale et aux errements de la mémoire humaine ? C’est tout l’enjeu et les spécificités de l’Emulation Working, rituel qui se suffit à lui-même, et où les "planches philosophiques" que préparent les francs-maçons ne sont pas prévues à moins d’une "suspension des travaux".
D’où vient ce rituel ? Quelles sont ses spécificités ? Comment est-il arrivé en France? Combien d’hommes et de femmes y travaillent ?
Autant de questions auxquelles Roger Dachez répond avec clarté dans cet exposé de 40 minutes.
Extrait de la vidéo
Quand on parle du rite émulation, très paradoxalement, on parle de quelque chose qui n'existe pas, parce que cette expression-là sert abusivement à désigner la maçonnerie de type anglo-saxon à l'extérieur des pays anglo-saxons. Alors il faut un instant s'arrêter justement sur ce que signifie en maçonnerie le mot rite, parce que c'est un mot piège. Le mot rite en maçonnerie a deux significations. On l'oublie trop souvent.
Une première signification, pourrait-on dire, c'est celle du mot rite quand on l'écrit avec un petit r, avec un r minuscule. Ça veut dire naturellement que dans la maçonnerie il y a des rituels, on accomplit un certain nombre de gestes, d'actes, qui ont une signification symbolique, et le rituel se décompose en un certain nombre de rites. Au fond, le rite, dans ce premier sens, c'est l'élément d'action qui constitue le monde maçonnique et qui permet, dans les cérémonies maçonniques en particulier, à la fois d'ouvrir, de fermer les sessions, qu'on appelle des tenues, ou de conférer les grades.
Et puis, il y a une deuxième signification du mot rite, et c'est une signification qui apparaîtrait tôt au XVIIIe siècle. A cette époque-là, le mot rite désigne avant tout une certaine manière de classer les grades dans un système maçonnique donné. Parce qu'une des convictions profondes de la maçonnerie, en particulier continentale, mais c'était également vrai finalement en dehors du continent européen, c'était vrai notamment en Angleterre, et c'était vrai aux États-Unis, et ça l'a été encore plus aux États-Unis.
En tout cas, une des convictions de la maçonnerie continentale au XVIIIe siècle, c'est que les grades symboliques, les grades bleus, les grades du métier, les trois premiers grades, n'ont une importance extrêmement restreinte, et un intérêt très modéré. On peut dire que les choses ont commencé à changer à la fin du siècle, en particulier avec l'apparition du rite ou régime et que c'est rectifié, où on a commencé à introduire dans le rituel des grades symboliques une doctrine, un enseignement, alors ils sont devenus plus substantiels.
Mais la conviction très fréquente d'un franc-maçon du XVIIIe siècle, c'est qu'il faut rapidement obtenir les trois premiers grades, qui sont en quelque sorte une propédotique. Alors c'est très simple, parce que pendant très longtemps, on est apprenti et compagnon le même soir, et puis on est maître maçon quelques semaines et parfois même quelques jours plus tard. Et c'est alors que la maçonnerie commence.
Et cette maçonnerie, dès les années 1740, elle va être constituée d'un très grand nombre, en tout cas d'un nombre grandissant de grades maçonniques. Et la vie parfois passionnée d'un franc-maçon du XVIIIe siècle, c'est d'aller à la recherche de tous ces grades. Et puis très rapidement, on a éprouvé le besoin de les placer dans un certain ordre. Il y en avait tellement qu'il a fallu les placer dans un certain ordre.
Et c'est alors, on peut dire dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, qu'on voit apparaître cette signification du mot rite, alors cette fois volontiers avec un R majuscule, avec un grand R, pour désigner la manière dont on va classer d'abord le choix qu'on va faire d'un certain nombre de grades parmi d'autres, et la manière dont on va classer ces grades dans une échelle où, théoriquement, il y a une sorte de progression.
Ça, c'est un sens très important du mot rite. Et en particulier, on évoquait tout à l'heure le régime ou rite écossais rectifié, c'est très évident dans ce système, où il y a une perspective ascendante. Et le mot régime, qu'on pourrait retrouver dans l'expression régime politique, le montre bien. C'est une façon de placer la hiérarchie des grades, de dire, au fond, comment s'organise, non seulement l'enseignement, mais le pouvoir, dans un système maçonnique.
Et c'est finalement, très très tard, guerre avant le XIXe siècle, qu'on a donné au mot rite, spécialement dans un pays comme la France, une signification encore nouvelle. Cette signification, c'est la suivante. Le rite, c'est aussi la manière particulière dont sont organisées les cérémonies, et là, il faut donner des noms, le rite français, ou dans le rite écossais, ancien et accepté, par exemple. Alors, on voit, naturellement, que les trois premiers grades sont identiques dans leur structure fondamentale, mais que la manière dont ils sont organisés diffère.
Ça, c'est une différence de rite. Et puis, bien entendu, sur cet édifice des trois premiers grades, parce que c'est ça qui commande tout le reste, sur cet édifice des trois premiers grades, conféré d'une certaine manière, va se construire une échelle de grades qui constitue le rite à proprement parler. Alors, je referme cette parenthèse inaugurale, et elle nous permet de revenir au rite émulation. Dans ce schéma-là, ce que l'on appelle en France le rite émulation ne trouve absolument pas sa place, parce qu'en Angleterre, les différences que nous faisons et que l'histoire nous a imposées, qui sont justifiées, entre, par exemple, le rite écossais, ancien et accepté, où la loge a une certaine organisation, où les grades sont conférés selon un certain type de rituel, et qui donne accès à un certain type de haut grade, ou bien le rite français, où c'est autre chose dans les grades bleus et autre chose dans les hauts grades.
Eh bien, cela n'existe pas en Angleterre, où toutes les loges sont réputées, observées pour les trois premiers grades, exactement le même rituel. Et qu'à partir de ce rituel commun, de cette base commune, on peut aller naturellement dans des systèmes de haut grade ou de side degrees, comme disent les anglo-saxons, mais ces systèmes de haut grade ou de side degrees n'ont, en fait, que très peu de rapport avec les grades bleus.
Ils reposent tous, alors que ces systèmes sont très variés, ils reposent tous sur une même base commune, qui est ce qu'on appelle en Angleterre, the craft, c'est-à-dire le métier, c'est-à-dire les trois premiers grades, qui sont pratiqués, du moins théoriquement, de la même manière, et il n'y a pas lieu de distinguer les rites. Et l'expression rite émulation n'existe pas. Alors, évidemment, on va se dire, mais pourtant l'expression est utilisée en France, donc elle a forcément une origine.
Alors, il faut faire un flashback, il faut retourner pour ça en Angleterre au XVIIIe siècle. Tout le monde sait que le 24 juin 1717 a été créée, dans une petite taverne du quartier Saint-Paul, à Londres, à Loire-et-le-Grille, la première grande loge. Ou du moins que quatre loges et quelques anciens frères se sont assemblés pour une réunion qu'on a appelée la grande loge. Et que cette grande loge n'a d'ailleurs rien fait d'autre que de convenir qu'elle se réunirait l'année suivante.
Bien. Toujours est-il qu'au fil des années, elle a évolué, elle a grandi, des personnages illustres sont venus la diriger,