L'au-delà dans les Oracles Chaldaïques
Une goutte d’eau qui retourne à l’océan demeure-t-elle la même ? La restauration finale de toutes choses en leur état d'origine, l’apocatastase, fut une préoccupation philosophique majeure pour les Grecs. Platon, et après lui ses continuateurs, les néoplatoniciens, parmi lesquels Plotin, Porphyre, Proclus et Jamblique, ont beaucoup commenté et interprété les écrits de Platon (notamment le Timée, le mythe d’Er / La République). En filigrane se trouve la question de l’immortalité de l’âme : qu’advient-il d’elle à la mort physique du corps ?
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Voyage-t-elle sur les différents plans astraux et célestes, avant de revenir ? L’homme mortel, à travers des cérémonies d’un genre particulier – la théurgie – pourrait-il entrer en contact avec l’âme d’un défunt ?


Les Oracles Chaldaïques : un bréviaire pratique pour entrer en contact avec l’âme d’un défunt. Ici : Platon.
Andreea-Maria Lemnaru nous dresse un panorama exhaustif des différentes sensibilités et courants qui ont (ré)interprété le voyage de l’âme évoqué par Platon, puis Plotin.
Elle nous précise ici en quoi la vie du défunt, ses actions « du berceau au tombeau », influenceraient le devenir post-mortem de son âme et l’importance, justement, de la notion de véhicule de l'âme : le « Okema Pneuma ».
Cet Okema assurerait quatre fonctions fondamentales (pour Jamblique et Proclus notamment) dans la transmigration des âmes :
- c’est sur lui que l’âme serait portée après la mort du corps
- de sa purification, par la théurgie, dépendrait la capacité de l’âme à s’élever après la mort, et de réaliser son apocatastase
- c’est lui qui verrait la lumière immatérielle au moment de la mort, et après la mort
- c’est lui qui conserverait l’entité individuelle par le Souvenir
Les notions d’Oubli, de Réminiscence, l’Un, l’Intellect et l’Âme sont des axiomes que la pensée moderne a expulsés, jetant aussi, au passage, la « métaphysique » et la « mystique » avec l’eau du bain, dirait-on, trivialement.
Andreea-Maria Lemnaru nous propose ici justement de retrouver toutes ces petites gouttes d’eau, ces perles, qui donnaient du Sel, et du sens à la vie de nos anciens…
Un exposé enregistré lors de la journée d'étude « L’au-delà dans l’Antiquité tardive, courants philosophiques, religieux et païens », Sorbonne, Paris, 14 mai 2019.
Remerciements à Andreea-Maria Lemnaru (Centre Léon Robin-LEM), Jean-Baptiste Gourinat (Centre Léon Robin-CNRS) et Michael Chase (Centre Jean Pépin-CNRS).
Extrait de la vidéo
On va reprendre les travaux pour la fin de cette journée avec Andréa Maria Lemnaru-Carré, qui est doctorante sous la double direction de Philippe Hoffmann et de Jean-Baptiste Gourinat au centre Léon Robin et à l'EPHE, qui travaille donc sur un faisceau de questions liées à la thématique de cette journée en plein, donc sur la théurgie, sur Jean Blic, sur l'alchimie, sur la mantise, la divination, sur toutes ces choses.
Mais elle a déjà publié des articles, fait des communications et je tiens, parce que peut-être je n'aurai pas le temps à la fin de la journée, de la féliciter d'or, c'est déjà pour cette journée, pour l'idée et pour l'organisation de cette journée qui, jusqu'à présent, nous a donné à tous, je crois, satisfaction et qui est un vrai succès. Voilà, je vous donne la parole maintenant. Merci, merci beaucoup.
Cette journée d'études est née du constat que la libération de l'âme de son cycle de transmigration représente l'aspiration sotériologique et l'horizon eschatologique suprême de la théurgie et que l'au-delà est un thème philosophique et religieux qui traverse tous les courants idéologiques de l'Antiquité tardive. La mort du corps physique est une naissance pour l'âme dans l'au-delà, c'est un retour à la source unique de toutes les âmes, la confusion du berceau et du tombeau.
L'au-delà est avant tout un espace ontologique transitoire que l'âme traverse avant de passer dans un nouveau corps au moment de la mort. Il est davantage considéré comme une expérience de l'âme similaire à une mue que comme une croyance. Le tartare en particulier est un résidu du chaos dans la mythologie grecque, un résidu de matières primordiales infinies, informes et indifférenciées. Le passage par l'au-delà semble dès lors signifier un retour pour l'âme individuelle à l'indifférenciation première, une apocatastase.
Cette étude souhaite se pencher sur un élément fondamental dans la doctrine néoplatonicienne de la transmigration des âmes qui a déjà été évoquée ce matin et tout à l'heure, l'Okema pneuma. Elle entend ce faisant prolonger les travaux de Michael, de Stéphane Toulouse et du père Festugère notamment. Il s'agira plus précisément de confronter trois hypothèses quant au devenir de l'Okema pneuma après la mort du corps physique.
Premier corps de l'âme, fondamental pour comprendre les étapes du parcours post-mortem de l'âme. Il s'agira donc des hypothèses de porphyre, de jamblique et de proclus qui soulèvent notamment l'enjeu fondamental de l'identité de l'âme individuelle au cours de ses transmigrations. La source qui nous intéressera tout particulièrement est le troisième livre du commentaire sur le timé de Proclus que nous mettrons en regard avec sa 16e dissertation sur la république et avec les oracles caldaïques.
Quelques mots tout d'abord sur l'origine du concept d'Okema pneuma. Lors de sa descente dans la matière terrestre à travers les sphères célestes, l'âme est portée sur un véhicule que d'autres avaient assimilé au corps astral. Il est associé à la partie irrationnelle de l'âme, à la fantasia et se voit appelée Okema pneuma, augo eides et astro eides. Cette notion n'apparaît pourtant pas en tant que telle chez Platon, bien que Proclus la pensait issue du phédon, du phèdre et du timé.
La doctrine aristotélicienne du pneuma comme siège de l'âme nutritive et sensible est également évoquée par Proclus, bien qu'elle ne semble désigner qu'une réalité physiologique chez le péripathéticien. On rencontre tout d'abord cette association dans les textes médicaux et plus particulièrement, comme l'a rappelé Michael ce matin, chez Galien, premier à unir l'Okema pneuma, mais également à nous fournir une explication de l'Augo eides qu'il qualifie d'Astero eides, Soma et d'Augo eides pour l'associer aux enseignements de Posidonius sur l'affinité entre les rayons du soleil, Augaï et l'œil.
Le terme d'Astero eides est quant à lui tout d'abord employé par Strabon et Posidonius, avant que Proclus n'en use six fois dans son commentaire sur le timé, et Damascius deux fois dans la vie d'Isidore. Le corpus hermétique enfin, comme nous l'avons vu, se réfère aux sept vêtements planétaires de l'âme et à sa tunique de feu lors de la descente dans la matière, notamment dans Paul Mandreth. La notion d'Okema pneuma a été par la suite développée par Porphyre, comme nous l'a montré Michael.
Les seuls textes du Thyrien qui s'y réfèrent sont cependant sa vingt-neuvième sentence et la section 11 du Déanthro. Mais il est possible de reconstituer sa doctrine à partir du commentaire sur le songe de Scipion de Macrobe, comme nous l'avons également vu, du Déinsomnis de Cinesius, ainsi comme tu l'as suggéré tout à l'heure, du livre XII du Degenesi ad litteram d'Augustin. La notion de véhicule de l'âme est également fondamentale chez Jean Blic, dans la mesure où il s'agit de l'un des concepts centraux de la théurgie, et chez Proclus après lui.
On trouve en effet 67 occurrences du terme dans le commentaire sur la république de Proclus et 165 dans le commentaire sur le timé. Damascius, Simplicius et Priscianus, Hermias, Olympiador et Philopon font également usage, parallèlement à la littérature hermétique qui s'épanouit dans l'Antiquité tardive et semble, elle aussi, lui accorder un rôle non négligeable. Dans le monde latin, la théorie de l'oceanopneuma se développe chez Macrobe, où il est désigné comme luminosi corporis amictu.
On le retrouve par la suite durant la période médiévale byzantine, à travers Psellos et Nicéphore Grégoras. La Souda, enfin, apporte des informations précieuses sur la manière dont l'histoire des idées a compris et retenu ce concept. Selon certains philosophes, l'âme a un certain véhicule luciforme, également appelé astral et éternel. Le concept de corps astral ou corps lumineux est essentiel dans le néoplatonisme post-plotinien à plusieurs égards et particulièrement en ce qui concerne l'identité de l'âme qui transmigre et son immortalité.
L'oceanopneuma périt-il après la mort du corps ou participe-t-il à la nature immortelle de l'âme ? Si l'oceanopneuma est éternel et immortel, comment peut-il être lourd et humide, c'est-à-dire en quelque sorte lié à la Terre ? Peut-il être immortel si l'âme est totalement descendue et qu'il ne demeure aucune part d'elle là-haut comme le pense Jamblick ? S'il ne l'est pas, l'âme s'en débarrasse-t-elle une fois qu'elle quitte la Terre et atteint les différentes sphères planétaires ?
Mais dans ce cas, comment justifier le voyage de l'âme d'une sphère à l'autre, puis d'une existence à l'autre ? Cette étude considérera tout d'abord l'opinion d'Atticus et d'Albinus sur le devenir de l'oceanopneuma, avant d'aborder celle de Porphyre et de Jamblick, à la lumière des oracles caddaïques et du commentaire de Proclus sur République X, sur l'humide d'air. Nous étudierons enfin les objections de Proclus à Porphyre et Jamblick et son hypothèse qui entend transcender leurs oppositions.
Nous souhaitons se faisant montrer que l'oceanopneuma occupe quatre fonctions fondamentales dans la doctrine néo-platonicienne de l'anthropomigration des âmes, surtout chez Jamblick et Proclus. Tout d'abord, c'est sur lui que l'âme est portée après la mort du corps. Deuxièmement, de sa purification par la théurgie dépend la capacité de l'âme de s'élever après la mort et de réaliser son apocatastase. Troisièmement, c'est lui qui voit la lumière immatérielle au moment de la mort et après la mort.
Et quatrièmement, c'est lui qui conserve l'entité individuelle par le souvenir. Tout d'abord, j'aimerais donc introduire les opinions d'Atticus et d'Albinus telles qu'on les trouve dans le commentaire sur le Timée de Proclus. Proclus commence par nous rapporter les doctrines d'Atticus et d'Albinus pour qui l'âme irrationnelle périt tout à fait à la mort du corps,